Des législations encore bien trop restrictives dans certains pays européens
En Irlande, en Pologne, à Malte ou au Portugal, le droit à un avortement médicalisé (et donc sécurisé) est toujours très restreint, voire illégal. Ainsi, en Pologne, il est autorisé en cas de danger pour la mère ou malformation du fœtus ; au Portugal, il n’est autorisé que si la vie de la mère est en danger, si il y a risque de malformation du fœtus ou lorsqu’il y a eu viol. Des conditions très limitées donc, qui ne permettent d’avorter que dans des situations extrêmes. Mais même dans ces conditions acceptables dans leur pays, les médecins sont plutôt réticents à pratiquer un avortement, et refusent dans de nombreux cas, par conviction, peur de représailles, ou peur de salir leur réputation. Cela signifie que des femmes enceintes suite à un viol ou étant en danger de mort à cause de cette grossesse ne sont même pas sûres de pouvoir se faire avorter sans problèmes.
Les avortements pour raisons sociales ou psychologiques sont eux hors la loi. Pourtant, ce sont ces raisons qui sont les plus répandues : pas prête pour être mère, trop jeune, pas assez de ressources financières pour subvenir aux besoins d’un enfant, solitude face à la grossesse, problème dans la relation de couple, risque d’exclusion sociale, toutes ces raisons sont valables pour ne pas vouloir un enfant, et pourtant, on continue à les nier et à forcer ces femmes à risquer leur vie par désespoir. Ainsi, environ 20000 avortements clandestins ont lieu au Portugal chaque année. Suite à ces avortements illégaux, souvent pratiqués dans des conditions insalubres, extrêmement dangereuses et traumatisantes pour les femmes, environ 5000 femmes doivent être transportées à l’hôpital en urgence, et depuis 20 ans, une centaine de ces femmes en sont mortes. A titre de comparaison, une portugaise a 150 fois plus de risques de mourir suite à un avortement qu’une néerlandaise.
En Janvier 2004, un groupe de militants pour l’avortement avaient récolté 120 000 signatures pour réclamer un referendum pour légaliser l’avortement. Malheureusement, le premier ministre de l’époque, et président actuel de l’Union Européenne, Jose Manuel Barroso, avait refusé d’organiser ce referendum.
Ainsi, et malgré les nombreux rappels des institutions internationales (Conférence de Pékin en 1995, Rapports de l’Organisation Mondiale de la Santé) et européennes (Rapport Van Lancker en 2002 du Parlement Européen, voir plus bas), les femmes sont encore forcées d’avoir recours à des pratiques insalubres, clandestines et dangereuses pour avorter.
Les mouvements militants en Europe, vigilants et visibles
Parmi les organisations qui luttent pour le droits à l’avortement à l’échelle européenne, une des plus effectives est sans conteste la fédération européenne “Planned Parenthood Federation European Network” (IPPF EN) (fédération européenne des plannings familiaux), sûrement la plus grande plate-forme pour la promotion des droits sexuels et reproductifs.
L’IPPF EN, qui fait lui-même partie d’un réseau de six bureaux régionaux de l’organisation internationale IPPF, regroupe des associations membres dans 39 pays et étend ses activités en Europe et en Asie centrale. L’organisation a par ailleurs un statut consultatif dans plusieurs institutions internationales, dont le Conseil de l’Europe. Cette organisation fournit des rapports réguliers et approfondis sur la situation des droits sexuels et reproductifs dans les différents pays, dont le droit à l’avortement, et des législations en place, mettant en lumière les pays où ces droits sont bafoués. L’organisation milite aussi activement pour la reconnaissance de ces droits par les gouvernements et dans les mentalités à travers des campagnes d’informations et de sensibilisation. Récemment, un petit fascicule résumant de façon très claire la situation en Europe et les principes de respect des droits sexuels et reproductifs a été publiée. Elle est également visible en ligne sur le site de l’IPPF EN.
Un autre mouvement , beaucoup plus atypique celui-ci, fait également beaucoup parler de lui à chacune de ses actions, c’est Women on Waves, qu’on pourrait traduire littéralement par « Les femmes sur les vagues ». Mis en place par Rebecca Gomperts, médecin spécialisée dans les avortements à Amsterdam, Women on Waves, c’est avant tout un bateau, le Borndiep, qui navigue au large des frontières maritimes des pays où l’avortement est illégal ou restreint, à savoir l’Irlande, la Pologne et le dernier en date le Portugal en 2004. Rebecca Gomperts et son équipe accueillent les femmes souhaitant avorter à bord du bateau qui, soumis à la législation néerlandaise, abrite dans sa coque toutes les conditions et le matériel pour pratiquer des avortements médicaux et sécurisés.
Ce mouvement a donc une double fonction : par l’originalité de l’action et le formidable pouvoir d’attraction médiatique des actions menées (plus de 700 articles lorsque le Borndiep s’est installé pour quelques jours au large du Portugal en 2004), il amène le débat sur la place publique et sensibilise la population du pays concerné à cette problématique, mettant en lumières les conséquences graves de législations si restrictives. Mais le Borndiep a également une utilité plus pratique, aider les filles et les femmes à avorter et les informer sur la contraception, l’avortement, et les possibilités qui existent pour pouvoir avorter en toute sécurité malgré la législation en place.
C’est ainsi que Women on Waves fait aussi la promotion de l’avortement médicamenteux. Ces avortements peuvent être pratiqués par les femmes elles-mêmes, avec suivi médical, grâce au médicament RU 486. Cette méthode est en général très bien acceptée par les femmes car elle leur évite le passage par la chirurgie. Cette méthode a également l’avantage de se pratiquer à la maison, donc en toute intimité, ce qui peut avoir une grande importance dans certaines situations où la pression sociale est trop lourde ou la législation trop restrictive.
L’IPPF (International Planned Parenthood Federation) a mené en 2004 une étude approfondie des législations européennes concernant l’avortement, et il en résultait que de nombreux pays européens empêchent encore les femmes d’avorter durant les 12 premières semaines, que ce soit à cause de la législation ou des valeurs qui dominent. Outre l’exemple du Portugal déjà développé, l’avortement n’est pas encore légalisé en Irlande, ou des milliers de femmes doivent se rendre en Angleterre pour avorter. En Pologne, où la législation est encore bien restrictive et où les médecins sont encore très hésitants à pratiquer des avortements, on constate des taux particulièrement élevées d’abandons d’enfants et d’infanticides. En Italie ou en Luxembourg, le recours à l’avortement clandestin n’est pas tellement du à une législation restrictive, mais plutôt aux contraintes morales et/ou religieuses qui règnent dans ces pays. Ainsi, les femmes italiennes ont très souvent recours à des avortements clandestins dangereux, et les luxembourgeoises partent vers les Pays Bas ou la Belgique pour pouvoir avorter tranquilles.
Que fait l’Europe ?
A quand une harmonisation européenne pour le bien de toutes les femmes européennes ?
Une des raisons pour laquelle la fameuse constitution européenne avait été tant critiquée, en France notamment, était l’absence de la garantie du droit à l’avortement, voire une criminalisation de l’avortement à cause d’un article qui aurait pu être utilisé par les anti-avortements pour mettre en danger ce droit pourtant fondamental. L’article II-62 dispose en effet « Toute personne a droit à la vie ». Pourtant la Commission européenne soutient complètement les mesures et les plans de promotion des droits sexuels et reproductifs, comme ceux proposés lors de la conférence internationale sur la population et le développement (ICDP). Le problème est que les gouvernements nationaux restent les seuls à décider de leur législation en matière d’avortement. Les institutions européennes ne peuvent qu’encourager, promouvoir et dénoncer. Ainsi la députée européenne belge Anne van Lancker avait proposée une résolution sur la santé et les droits sexuels et reproductifs adoptée en Juillet 2002, où elle recommandait aux gouvernements des pays membres et aux pays candidats à l’accession de légaliser l’avortement et le rendre accessible à toutes les femmes.
En 2004, un rapport de la députée anglaise Christine McCafferty inspirait le Parlement européen qui adoptait une stratégie européenne pour la promotion des droits sexuels et reproductifs, rappelant les principes essentiels de la ICPD.
C’est un début encourageant, mais cela ne semble pas suffisant pour l’instant. Changer les législations, c’est aussi, à long terme, changer les mentalités, et changer les attitudes. Légaliser l’avortement, c’est aussi ne plus en faire un sujet tabou et criminel, c’est donc en parler, et donner au personnel compétent la possibilité d’informer et d’éduquer l’opinion publique. Or des femmes informées seront plus en mesure d’éviter des grossesses non désirées, et de faire des choix réfléchis. Il est frappant de voir que le taux d’avortement aux Pays Bas et en Belgique (législations très libérales) est un des plus bas d’Europe.
Voilà qui devrait faire réfléchir…
Illustration: T-shirt “I had an abortion” conçu par une artiste brésilienne et soutenu par “women on waves”. Pour plus d’infos sur le T-shirt, cliquez ici.
Les propos tenus dans la rubrique “Sur le vif” n’engagent que leur auteur et ne sauraient engager la responsabilité de l’association sans but lucratif “Les Euros du Village”.


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