Les révolutions arabes sur toutes les lèvres
Alors qu’elle vient de prendre le commandement des opérations militaires engagées en Libye, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) s’interroge sur sa stratégie passée et ses interventions à venir. La coalition occidentale a-t-elle trop tardé à intervenir ? Pourquoi intervenir dans certains pays plutôt que d’autres ? Comment soutenir efficacement le développement de la démocratie dans ces pays ?
Au delà des préoccupations politiques et humanitaires, des intérêts bien plus terre à terre sont en jeu, comme l’inquiétude au sujet de l’accès aux ressources énergétiques. La présence de la Chine lors du sommet démontre un intérêt partagé pour une stabilité mondiale que ni le géant asiatique ni l’alliance atlantique ne sont en mesure d’assurer seuls. Les oppositions historiques s’estomperaient-elles au profit d’une politique de partenariat et de collaboration, annoncée comme le nouveau mode de gouvernance mondiale ?
Quelle stratégie commune au Moyen-Orient ?
La conférence d’ouverture du Brussels Forum, orchestrée par la BBC, a réuni trois intervenants de hauts rangs: Catherine Ashton, Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, la sénatrice américaine démocrate Jeanne Shaheen, directrice de l’institut d’études politiques de Harvard, et Nabil Fahmy, spécialiste du désarmement, de la politique internationale de sécurité et ancien ambassadeur égyptien au Etats- Unis (1999-2008).
Pour ce dernier «la confrontation politique était prévisible au Moyen-Orient, ces pays ont une population beaucoup plus jeune que celle des pays occidentaux, et ces jeunes ont un accès de plus en plus important à des moyens de communication qui se transforment en moyens d’organisation. Pour autant si la tournure que les évènements a prise était inattendue, ce mouvement vers une démocratisation accrue est positif à la fois pour nous, mais aussi pour vous». Reste à savoir si l’UE et des Etats-Unis seront capables de venir soutenir ce mouvement.
«La démocratie ne s’importe pas»
«Si vous souhaitez nous aider, faîtes le sur le long terme en nous permettant de bâtir un système éducatif performant» ajoute Nabil Fahmy, qui rappelle que «la démocratie ne s’importe pas». Les discussions s’orientent alors sur le thème brûlant de la Libye. Qu’est-ce qui justifie une intervention militaire dans ce pays, lorsqu’en Syrie ou à Bahreïn des civils sont également en danger ? Y’a-t-il un double standard ? Pour la sénatrice américaine Jeanne Shaheen «la variété des situations justifie cette asymétrie. Il est important de déterminer quel dirigeant a les moyens d’attaquer massivement sa population».
Catherine Ashton abonde en ce sens : «Je ne pense pas qu’on puisse appliquer une même solution à différentes situations internes aux pays de la région» répond la vice-présidente de la Commission Européenne qui soutient maintenir un dialogue constant avec les autorités syriennes. «Nous voulons que les peuples aient accès à la liberté et la démocratie et non au chaos».
Un blogueur égyptien, Mamhoud Salem alias Sandmonkey, intervient. Au-delà des stratégies militaires, que l’Occident est-il prêt à faire pour garantir le développement de la région ? Qu’en est-il par exemple de l’accord de libre échange Etats-Unis-Egypte ?
Jeanne Shaheen botte en touche : «Nous ne pouvons pas seulement ouvrir les marchés. Nous devons d’abord nous assurer de votre capacité à produire les biens que nous voulons, dans les standards que nous exigeons ». L’échange est franc et courtois, jusque la fin du débat. Mais en marge du forum les discussions se poursuivent. Et les langues se délient. Pourquoi les Américains et les Européens n’ont pas attaqué Kadhafi plus tôt afin de le juguler à Tripoli ? Quelle a été la logique de leur intervention si tardive: laisser une chance au dirigeant libyen, montrer aux rebelles leurs faiblesses, sauvegarder les intérêts occidentaux ou tout simplement gagner du temps pour s’accorder ? Spéculations ? En tous cas ceux qui parlent ont l’expérience.
«Les occidentaux ont ils un plan B pour la Libye ?»
Kamal Dalili, conseiller afghan auprès du parlement européen et membre de la fondation européenne pour la démocratie, s’inquiète : «il était nécessaire de protéger les civils en Libye, c’est une priorité non seulement pour les pays occidentaux, mais aussi pour le monde entier. Mais l’Ouest a-t-il un plan de reconstruction de l’État pour l’après Kadhafi ? L’opposition est-elle basée sur des forces démocratiques ? Il est important que l’Occident établisse la communication avec la population, que cette population soit écoutée et engagée dans le processus de démocratisation. L’exemple de l’Afghanistan nous montre que l’occident n’avait pas de plan pour la reconstruction de l’Etat. Ils ont fait tombé le brutal régime des talibans et après cela ils n’ont pas su quoi faire, où aller, à qui faire confiance, avec qui communiquer. Il faut trouver les bonnes personnes pour accompagner le processus démocratique, se diriger vers des élections libres. A quoi servirait la chute de Kadhafi s’il était remplacé par un gouvernement encore plus fondamentaliste et islamiste ? En Afghanistan, la méconnaissance des désirs de la population a conduit à la situation que l’on connait. Les populations doivent être écoutées. Les occidentaux ne doivent pas oublier que la démocratie a pris des siècles à s’imposer dans leur propre pays. Ce serait très naïf d’imposer un modèle occidental de démocratie dans n’importe quel pays musulman ».
«L’occident a besoin de nous»
Nous prolongeons le décryptage par une entrevue avec Mahmoud Salem, blogueur, financier et activiste égyptien qui est intervenu lors du débat d’ouverture du Brussels forum. Il fait partie de ceux qui ont participé au déclenchement de la révolution et qui cherchent à pérenniser ce mouvement.
Il sillonne l’Europe à la recherche de soutien. « Nous avons à la fois besoin de nous assurer que la démocratie fonctionne chez nous et mais aussi que la stabilité économique de notre pays n’est pas menacée». Le but de l’activiste égyptien : développer les échanges en direction de son pays afin de dépasser la phase actuelle. Même si « toute l’action des pays occidentaux depuis 30 ans dans la région est liée à la dictature » et qu’ils doivent d’après lui «repartir de zéro», Mahmoud continue de privilégier une alliance avec l’Ouest. «Ce sont ceux qui ont le plus de moyens et qui sont les plus enclins à aider l’Egypte».
La realpolitik est en marche. «Je ne fais pas confiance aux pays occidentaux. Mais ils ont besoin de nous. Nous avons le canal de Suez et nous partageons une frontière avec Israël. De plus notre développement conditionne les flux migratoires en direction de l’Europe». Des arguments suffisants pour convaincre l’Europe et les Etats-Unis ? Et s’ils n’apportaient pas le soutien escompté ? «L’occident est une possibilité, le Brésil et l’Inde en sont une autre. Et dans le cas où nous ne nous orienterions plus vers la démocratie, des soutiens pourraient être recherchés auprès de la Russie et de la Chine». Une influence chinoise considérée justement comme grandissante dans la région, ce qui explique que l’Ouest sollicite Pékin pour participer à la stabilisation du pourtour méditerranéen.
« L’Egypte doit trouver son propre modèle »
Ainsi, lors de la conférence «China Rise : Is Strategic Competition Inevitable? » réunissant vendredi soir Carl Bildt, ministre suédois des affaires étrangères, Robert Hormats, sous secrétaire d’Etat américain à l’économie, l’énergie et l’agriculture et Fu Ying vice-ministre des affaires étrangères de la Chine, l’animateur des débat (David Ignatus éditorialiste au Washington Post) a invité Mme Fu Ying à s’exprimer sur le Moyen-Orient. «Nous avons une longue tradition de relations avec le Moyen-Orient. Nous avons dû évacuer 36000 ressortissants de la Libye. L’Egypte également a une tradition de relations avec la Chine que nous comptons poursuivre. Un ami égyptien m’a d’ailleurs récemment demandé si le modèle chinois pourrait s’appliquer à l’Egypte. Ce ne serait pas la bonne solution. Je pense que les Egyptiens forment un peuple très éduqué qui est capable de trouver son propre modèle. Je suis optimiste pour la suite des évènements, une fois la situation stabilisée». La voix de la Chine se veut également rassurante face aux inquiétudes occidentales liées à l’accès à l’énergie : «Je ne vois pas de compétition entre les Etats-Unis et la Chine. Nous partageons un intérêt commun : la stabilité de l’accès aux ressources».
« Je ne vois pas de compétition entre les Etats-Unis et la Chine »
La vice-ministre justifie ensuite la position de la Chine sur l’intervention militaire en Libye. «Il est très difficile pour la Chine de soutenir une intervention militaire où que ce soit sur la planète. Nous avons l’impression que le passé a démontré que l’option militaire n’était pas une bonne stratégie».
En effet, le Forum n’a pas forcément réussi à mettre en avant les communautés de vue, mais a au contraire pu paraître accentuer les divergences. Comme le regrette Iain Conn, Directeur exécutif de la British Petroleum ,«l’accent est mis sur les divergences dans cette rencontre, or lorsqu’on souhaite développer une amitié on s’intéresse généralement aux points communs». Pourtant aux yeux de Carl Bildt et Roberts Homarts, la collaboration est nécessaire car «la Chine a un impact sur tous les problèmes globaux». S’il est donc difficile de faire sans, il reste des obstacles à surmonter dans la relation avec la Chine au sujet de la nouvelle géopolitique qui se met en place. Les représentants du Danemark et des Etats-Unis, tout en reconnaissant les progrès réalisés, ont ainsi relevé une série de reproches, dont le désaccord apparent entre les dirigeants politiques et militaires de la République populaire et la censure sur Internet. L’ambassadrice s’est défendu tout d’abord par deux rappels : les Etats-Unis vendent des armes à Taiwan et la Chine est le seul membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU soumis à des sanctions des autres membres (l’UE impose notamment à la Chine un embargo sur les ventes d’armes depuis la répression du mouvement de Tiananmen en 1989, embargo toujours en place à l’heure actuelle malgré les multiples appels de la Chine, mais aussi de plusieurs pays européens pour le supprimer).

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Mme Fu Ying, Vice-ministre des affaires étrangères pour la Chine (à droite)
Brussels Forum / GMFUS ©
Côté censure, après une opération de charme où Madame l’ambassadrice a déclaré avoir un compte Gmail, elle a argué que chaque pays avait ses sujets tabous, que ce soit le terrorisme, le racisme ou la subversion. Enfin, Fu Ying a souhaité mettre en avant l’ouverture de la Chine vers l’extérieur et l’intérêt porté par ses compatriotes notamment aux Etats-Unis : «Je pense qu’il y a plus de Chinois qui lisent des livres sur l’Amérique que d’Américains qui se renseignent sur la Chine ».
L’ambassadrice a finalement précisé que contrairement à son image à l’extérieur «la Chine ne se voit pas comme la deuxième puissance mondiale mais comme un pays toujours en développement». Malgré certaines tensions persistantes, «les enjeux globaux ne peuvent être réglés ni par la seule Amérique ni par la seule Chine », a-t-elle ajouté, estimant très diplomatiquement que “le partenariat” constituait le seul mode de gouvernance mondiale valable pour le 21ème siècle.


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