Voila maintenant deux mois que la Côte d’Ivoire est partagée entre deux présidents. Le bilan de la mission de l’ONU en Côte d’Ivoire, l’Onuci, ne fait que s’aggraver semaine après semaine et dépasse à présent les 271 morts. De nombreux observateurs craignent que la réalité soit beaucoup plus grave, les casques bleus éprouvant de sérieuses difficultés à se déplacer librement dans le pays. Les différentes institutions, en particulier africaines, cherchent à convaincre Laurent Gbagbo de quitter la présidence. Éviter une explosion de la violence reste la priorité. Des heurts continuent pourtant d’avoir lieu dans les quartiers populaires d’Abidjan où le couvre-feu est maintenu ainsi que dans de nombreuses villes du pays. Des dizaines de milliers d’Ivoiriens sont sur les routes et cherchent un abri dans les pays voisins, notamment au Liberia.
Au sein de la population ivoirienne, les deux positions restent très marquées. Les supporters des deux camps se disent prêts à recourir à la violence pour défendre une cause qu’ils estiment juste. Les doutes, amplifiés par les médias, qui planent autour du déroulement de l’élection ne font qu’attiser les tensions. Les Européens ont participé à l’observation du scrutin et ont effectivement constaté des irrégularités, ce qui ne les a pas empêché de reconnaître Alassane Ouattara. Un contexte difficile dans lequel le Service Européen d’Action Extérieure (SEAE) doit commencer à opérer comme outil de la diplomatie européenne, regroupant la palette de moyens déployés jusque là.
La mission d’observation européenne prise dans les tensions

- Les journaux ivoiriens véhiculent désinformation et propagande. L’Onu et l’UE condamnent cette attitude de la presse.
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Les observateurs européens attendaient de la Côte d’Ivoire un exemple de démocratie pour l’Afrique. Après un premier tour encourageant, le second a tourné court. Les 120 membres de la mission d’observation de l’Union européenne (MOUE) ont étudié le déroulement du scrutin dans un échantillon de bureaux de vote : 943 sur les 20 073 soit 4,7% des locaux consacrés à l’élection présidentielle. Une présence importante puisqu’elle tourne habituellement dans ce type de mission autour de 3%. Dés la fin du second tour, des problèmes sont constatés. Un premier rapport de la mission d’observation évoque « des intimidations et des empêchements de vote dans plusieurs endroits du pays », « de violents incidents à Abidjan et dans quelques localités » ou encore « des violences sporadiques dans la capitale économique et d’autres grandes villes ayant entrainé neuf morts, une centaine de blessés et des dégâts matériels ».
Le 2 décembre, la Commission électorale indépendante (CEI), annonce la victoire d’Alassane Ouattara avec 54,1% des suffrages exprimés. Un résultat immédiatement contesté par Laurent Gbagbo et son entourage. Ces derniers dénoncent des irrégularités dans sept districts répartis entre deux régions dites rebelles dans le nord de la Côte d’Ivoire. Les rumeurs vont bon train, relayées par une presse instrumentalisée. La MOUE évoque pourtant bien dans ses différents rapports des problèmes à divers niveaux. Dans 7% des cas, des « perturbations, intimidations et violences ont été constatées » et dans 20% des cas, « des réclamations ont été déposées ». Les observateurs regrettent à plusieurs reprises une formation insuffisante du personnel chargé d’encadrer l’élection pour la CEI.
Cristian Dan Preda, eurodéputé roumain (Parti Populaire européen, centre-droit) et chef de la MOUE dénonce « une radicalisation du discours dans le camp de l’ex-président ». L’attitude de Laurent Gbagbo pose problème dès la campagne électorale. S’il a publiquement appelé au calme et organisé le débat avec son adversaire, il a également abusé des services publics pour soutenir sa publicité.

- Sur les marchés, les prix grimpent depuis le début de la crise
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Les deux chaînes de télévision publiques ont diffusé en permanence ses spots. Le financement des campagnes politiques en Côte d’Ivoire reste des plus opaques. La vérification des comptes est absente et le président sortant bénéficie de puissants appuis dans les secteurs clefs de l’économie : société d’exploitation aéroportuaire, ports, commerces de matières premières.
Laurent Gbagbo décide de passer en force le 3 décembre et fait valider des résultats qui lui sont favorables par un Conseil constitutionnel dont il nomme la quasi-totalité des membres. En faisant annuler les votes dans les districts remis en cause, soit quelques 600 000 voies, il parvient à une majorité de 51%. Cristian Dan Preda trouve une seule et unique raison à la crise qui agite la Côte d’Ivoire depuis deux mois : « l’incapacité de l’ex-président Laurent Gbagbo d’accepter sa défaite ». L’ensemble de l’élection était pourtant critiquable et malgré l’unanimité européenne sur le sujet, le rapport final de la mission présenté fin janvier à Bruxelles plutôt qu’à Abidjan, regorge de tous les ingrédients propices à une crise.

- Catherine Ashton rappelait lundi 1er février qu’il faut que les attaques visant les casques bleus cessent. Laurent Gbagbo accuse l’Onuci d’avoir blessé à plusieurs reprises des civils. Les soldats de la paix sont régulièrement attaqués par des foules
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La présidence n’était pas d’accord avec la CEI sur la manière de compter les votes, cette dernière faisant passer en force un décompte manuel pour ne pas dépendre des appareils électroniques de la société Sils Technology, détenue par le camp Gbagbo. Ce serait pour cette raison que la CEI a publié ses résultats avec un jour de retard sur les délais initialement prévus, argument brandit par le président sortant pour justifier le recours au Conseil constitutionel.
L’Europe se met en retrait
L’Union européenne a reconnu Alassane Ouattara le lendemain de l’annonce des résultats par la CEI. Elle rejette systématiquement les allégations de Laurent Gbagbo. C’est le Conseil européen qui publie le premier cette position officielle.
Côté Commission européenne, la Haute représentante aux Affaires étrangères de l’UE, Catherine Ashton, reste discrète et se contente de déclarations écrites et de conférences de presse déléguées à ses porte-paroles. Le Parlement abonde en faveur du nouveau président par l’intermédiaire de la commission des Affaires étrangères et de la MOUE qui estiment que les irrégularités constatées n’ont pas affecté les votes.

- Les employés de l’Onuci récoltent les témoignages de civils subissant des exactions
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Les Européens ne veulent pas être en première ligne. C’est la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et l’Union africaine (UA) qui vont devoir négocier le départ du président sortant, sans succès jusqu’ici. A Bruxelles, on préfère laisser la main à Abuja, capitale économique du Nigéria, où se réunissent les chefs d’Etat de la Cédéao. Ces derniers bénéficient d’une « plus grande proximité culturelle ».
La solution à la crise doit être africaine et lorsqu’une intervention militaire est évoquée, les Européens restent neutres. La France, qui dispose de 950 soldats sur place ne sort pas de sa ligne de conduite habituelle : ces hommes n’interviendront que sur demande de l’ONU pour soutenir les casques bleus ou pour protéger les ressortissants. L’opération Licorne reçoit comme mot d’ordre de faire profil bas en sortant le moins possible de sa base et en restant invisible dans les médias. La Grande-Bretagne déclare être prête à déployer également un soutien logistique, à condition qu’un mandat soit signé par les Nations unies. Nicolas Sarkozy a pris plusieurs fois la parole de manière ferme tout en confirmant que la France laissait l’initiative aux Etats d’Afrique de l’ouest et aux Nations unies.
La voie de l’Europe, ce n’est pas Ashton, mais Sarkozy

- Alassane Ouattara à l’hôtel du Golf.
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Laurent Gbagbo dénonce lui un complot franco-américain. Les déclarations de l’Union européenne passent pour une extension de la diplomatie tricolore. Pour les Ivoiriens, le rôle de l’UE est difficile à percevoir. C’est pourtant le plus grand bailleur de fonds du pays. Le 10ème Fond européen de développement prévoit ainsi 218 millions d’euros d’aide sur la période 2008-2013. Une somme consacrée à la recherche d’une sortie de crise, à la mise en place d’infrastructures sociales et régionales ainsi qu’à des aides ciblées à l’agriculture ou aux ONG.
« En Côte d’Ivoire, la voix de l’Union européenne, ce n’est pas Catherine Ashton, c’est Nicolas Sarkozy. » L’analyse de Richard Gowan, expert en sécurité multilatérale au Centre de coopération internationale de l’université de New York, est loin de faire débat. La quasi-totalité des ressortissants européens sont français et Paris a un lien historique très fort avec ce pays.
« C’est la France qui dicte l’agenda européen dans cette crise », ajoute le chercheur, remarquant que pour de nombreux membres de l’UE, la Côte d’Ivoire n’est pas une priorité. Paris a donc pris la main avec le soutien de la Grande-Bretagne. « Ce dossier n’est pas un test pour Catherine Ashton, c’est un pré-carré français. (...) Le SEAE est un service naissant, le test aura lieu au cours d’une éventuelle crise ultérieure en Afrique de l’ouest, lorsqu’il aura gagné en poids et pourra s’imposer aux côtés d’une France qui se désengage de cette région. »
Maxime Lefebvre, directeur des relations internationales de l’ENA, estime lui aussi que l’Union européenne est obligée de prendre en compte la position française. « Ce n’est pas une relation exclusive, modère t-il, d’autres pays y ont des intérêts. La France a une influence particulière mais les négociations et les décisions se prennent à 27. »
Baptême du feu pour le service diplomatique européen

- Alassane Ouattara et Guillaume Soro à l’hôtel du Golfe
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Dés le début des élections ivoiriennes, le Conseil de Sécurité des Nations Unies prévoit des sanctions en cas d’usurpation du pouvoir par un candidat. C’est le Conseil européen qui prend les premières mesures le 20 décembre, trois semaines après le second tour et établit une liste de sanctionnés. Les chefs d’Etats interdisent de visa Laurent Gbagbo et 18 de ses proches parmi lesquels son épouse et les membres de son gouvernement. Cette première étape est rapidement suivie d’un gel des avoirs et de plusieurs allongements de la liste des sanctionnés qui contient mi-janvier 86 personnes et 11 entités économiques.
Les avoirs des ministres, responsables politiques et financiers, directeurs de médias propagandistes et entreprises publiques profitant au régime au pouvoir sont bloqués.
Le SEAE, le service diplomatique européen, est censé coordonner ces mesures à partir de janvier, date à laquelle il devient opérationnel.
Maja Kocijancic, porte-parole de Catherine Ashton, remarque d’ailleurs qu’il ne part pas de zéro et repose principalement sur « des transferts de personnels et de compétences en provenance notamment du Conseil européen ou d’Eulex où ils suivaient déjà ce dossier ». Le SEAE est déjà présent sur place avec « une délégation qui est en contact avec Alassane Ouattara », seul président reconnu par l’Union. Un ambassadeur s’exprime également auprès du Conseil au nom de Lady Ashton. « Nous voulons respecter les canaux traditionnels, explique Maja Kocijancic, les sanctions prennent du temps car elles ne reposent pas toutes sur les mêmes bases légales. Le principal est que les mesures concernant Laurent Gbagbo ont été immédiates. »
L’effet limité des pressions économiques, en attendant une solution militaire

- Pour les populations pauvres ivoiriennes, la crise bloque l’accès aux aides européennes.
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Sur place, les effets de ces sanctions restent mitigés. César Etou, directeur du quotidien pro-Gbagbo Notre Voix, accusé d’incitation à la haine et à la violence, explique ne jamais avoir reçu le moindre courrier ni avoir eu de contact avec des fonctionnaires européens. Il a découvert la liste sur laquelle figurait son nom dans la presse. « Je continue de vivre normalement. Je n’ai pas d’argent et je ne vais jamais en Europe. » Il s’étonne d’être sanctionné, estimant ne jamais avoir fait plus que son travail de journaliste, seule occasion pour lui de rencontrer Laurent Gbagbo.
Pour Ahoua Don Mello, porte-parole du gouvernement et ministre de l’Equipement, accusé par l’UE d’entraver le processus de paix en participant à un gouvernement illégitime, les conséquences sont plus graves. « J’allais en Europe au moins une fois par mois car j’avais le porte-feuille pour les grands projets », explique t-il. « C’est dommage de briser ce partenariat privilégié entre l’UE et le pays le plus prolifique d’Afrique de l’ouest. » Il assure avoir déjà trouvé de nouveaux opérateurs pour remplacer les grandes entreprises françaises en charge des projets ivoiriens. Des sociétés sud-américaines ou africaines dont il refuse de révéler les noms.

- une partie des Ivoiriens continue de soutenir Laurent Gbagbo
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Laurent Gbagbo et ses proches refusent effectivement de se retirer. Si à l’Onuci on assure que ses soutiens quittent la Côte d’Ivoire les uns après les autres, le président sortant a toujours réussi jusqu’ici à trouver des solutions bricolées pour continuer de payer les fonctionnaires et les forces de sécurité qui lui permettent de rester en place. La pression économique de l’Union européenne est pourtant un levier important dont la pression peut se faire plus importante. Catherine Ashton a évoqué la possibilité, si la crise devait continuer, d’envisager un embargo complet. Sa porte-parole Maya Kocijancic parle elle de la piste cacao, précisant que c’est « une solution, mais pas pour tout de suite ».
A Bruxelles, on refuse d’évoquer une solution militaire. Malgré le bilan et la durée de la crise, les Européens ne veulent pas opter pour la violence. C’est pourtant ce que réclament Alassane Ouattara et son Premier ministre Guillaume Soro qui se dit persuadé que Laurent Gbagbo ne partira pas.
Une opinion que l’on retrouve partout dans les rues d’Abidjan. La Cédéao a organisé des réunions entre ses chefs d’Etat-Major pour évaluer les mesures à mettre en place et des délégations ont été envoyées auprès des pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.
Sur ce sujet, on se tait en Europe, même à Paris. Chacun a pourtant bien dû se poser la question et les observateurs attentifs remarquent la présence systématique lors des interventions d’Alassane Ouattara devant la presse de deux officiers français en uniforme, preuve que les militaires tricolores ne sont pas bien loin même si le ministre de la Défense a assuré fin janvier à la sortie d’une réunion avec Catherine Ashton qu’il n’y « aura pas d’initiative militaire de la part de la France ».


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