Ce dimanche 31 octobre, Shanghaï aura clos les portes de la plus importante exposition universelle de l’histoire, avec pas moins de 192 pays représentés et près de 73 millions de visiteurs. C’est le terme de six mois pendant lesquels la Chine, nouveau centre du monde, en aura également été la vitrine.
Le même jour, à 00h26, Beijing envoyait dans l’espace le sixième satellite de son réseau de navigation et de positionnement, « Beidu 2 », également appelé « Compass ». Une pierre supplémentaire au programme de lancements initié en 2007, qui vise à mettre en place un réseau de 35 satellites capables de rivaliser avec le système GPS américain et le GLONASS russe. Le réseau commencera à fournir des services de navigation par satellite pour la région de l’Asie-Pacifique en 2012 et des services globaux dès 2020.
Voilà pour nous, pauvres Européens que nous sommes, une nouvelle claque qui, si elle a de quoi nous assommer, devrait plutôt nous faire réfléchir. En effet, notre fameux système Galileo, lancé en 1999, censé justement prendre de court et devancer les technologies russe et surtout américaine, demeure embourbé dans les désaccords politiques et les limbes administratives.
L’Europe en retard sur son retard, la Chine, en avance sur son avance
Tant et si bien que le premier projet d’envergure réellement européenne, cette infrastructure stratégique pour notre place dans le monde, qui, selon la Commission européenne, était censée générer 20 000 emplois et placer l’Europe en première ligne sur un marché potentiel de 40 milliards d’euros, accuse aujourd’hui entre six et dix ans de retards.
S’il n’est pas question de revenir sur les péripéties hallucinantes de ce projet, déjà expliquées et amplement commentées ici, quelques détails édifiants peuvent être toutefois rappelés.
Ainsi, le projet initial prévoyait la mise en orbite de 30 satellites pour 2008. Alors qu’à peine deux satellites sont aujourd’hui au dessus de nos têtes, à attendre leurs vingt-huit camarades spatiaux pour en découdre dans la compétition mondiale, le projet ne sera pas achevé avant 2014 selon la Commission européenne, voire 2017 ou 2018 selon le gouvernement fédéral allemand qui ne cesse de crier au gaspillage.
Après de longues négociations entre Etats membres, la Commission avait décidé en 1999 de baser le déploiement et l’exploitation de Galileo sur un partenariat public-privé. En d’autres termes, en échange de l’attribution d’une concession à des partenaires commerciaux, le secteur privé était censé contribuer au financement de l’investissement, estimé initialement entre entre 2,2 et 2,95 milliards d’euros. Échec : le consortium privé sélectionné, qui avait jusqu’à mai 2007 pour rendre sa copie, a jugé les risques trop importants. En 2008, constatant l’impasse au bout de neuf ans, le Conseil et le Parlement décidèrent que le projet sera intégralement assumé par un financement public européen, combinant desparticipations de la Commission européenne et de l’Agence Spatiale Européenne (ESA). Le projet est passé entre temps à 3,4 milliards d’euros et pourrait, toujours selon le gouvernement allemand, coûter encore 1,5 à 1,7 milliard de plus.
Mais ce n’est pas tout. Les hésitations et oppositions entre Etats membres qui ont fait l’histoire de Galileo sont loin d’être soldées. Londres refuse ainsi toujours un usage pleinement militaire des ressources du système, au profit des systèmes américains. De son côté, Berlin a demandé à la Commission début octobre de diminuer les coûts - en réclamant notamment l’utilisation de fusées Soyouz plutôt qu’Ariane pour les lancements -, puisque l’exploitation serait loin, très loin d’être rentable. En comprenant le coût de fonctionnement annuel de 750 millions d’euros, Galileo risquerait de faire peser une charge de 20 milliards d’euros sur les 20 prochaines années aux contribuables européens.
Last but not least, la Commission européenne, qui doit porter le projet, a renoncé le 26 octobre à publier son projet de communication sur la future implication de l’UE en matière de politique spatiale, que lui permet le Traité de Lisbonne. José Manuel Barroso souhaiterait courageusement « ne pas exposer l’UE à des risques inconsidérés en la faisant systématiquement monter en première ligne dans le financement des grands programmes spatiaux », d’autant que Galileo a déjà semé la discorde au sein du collège des commissaires par le passé.
L’Europe, dans son tunnel, n’a plus de signal
Et pendant ce temps ? La Chine avance, elle accélère même. Compass devait être opérationnel en 2015. Ce sera 2012. Lasse de Galileo, dans lequel elle s’était engagée en 2005 en y participant à hauteur de 200 millions d’Euros, elle s’en était détournée dès la fin 2006 pour lancer son propre système, avec comme atout majeur le plus grand marché mondial d’équipement GPS en vue, le sien.
La Chine a compris qu’elle ne pourrait gagner la course aux systèmes de navigation avec un partenaire aussi peu fiable et performant. Car dans ce domaine si stratégique, le temps est crucial : les fréquences des signaux émis par les systèmes sont limitées. Et les signaux chinois seront vraisemblablement superposés aux signaux de Galileo, risquant de rendre inopérants les signaux européens. Premier arrivé, premier servi.
Symptôme
La défaite quasiment acquise de l’Europe dans ce domaine a quelque chose d’impitoyable et de désespérant. L’Europe demeure paralysée face à elle-même alors qu’elle dispose, sur le papier, des atouts pour réussir dans la compétition mondiale. Rien ne servira de blâmer les ambitions chinoises ; légitimes, elles ne sont pas la cause des échecs européens.
Rien ne condamne non plus l’Europe à devenir un continent immergeant alors que d’autres grandes économies émergent. L’Allemagne, qui semble l’avoir compris, paraît aujourd’hui vouloir se délester des poids qui la freinent dans une compétition mondiale qu’elle a décidé d’affronter seule, serait-ce au détriment de l’Union Européenne... et de ses projets phares.
L’incapacité collective de l’Europe est seule responsable du péril européen, et Galileo en est un symptôme des plus concrets.


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