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Crise économique, crise de lucidité

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L’été qui commence marque le deuxième anniversaire du déclenchement de la crise financière et un constat d’évidence s’impose désormais à tous : si les Européens ont cru et clamé, jusqu’en décembre 2008, qu’il s’agissait d’une « crise américaine », celle-ci est aujourd’hui bel et bien européenne. L’OCDE vient à nouveau de confirmer la tendance économique qui était en réalité visible dès la fin 2008 : l’UE et plus encore la zone euro, le cœur de l’Europe économique, s’enfoncent davantage que le reste du monde dans le marasme, Japon excepté. L’Europe est d’ailleurs en crises, car s’ajoute à la panne de croissance du cœur européen les violentes difficultés des nouveaux Etats membres, au premier rang desquels la Lettonie, qui pourrait bien devenir le Lehman Brothers européen.


Ce malaise européen, bien plus grave qu’anticipé, s’explique simplement : l’Europe a fait preuve de trop de complaisance à l’égard de la crise, elle s’est désunie plutôt que de serrer les rangs et son apathie doublée de son impuissance ont aggravé ses difficultés au lieu de les atténuer. Le contraste avec les Etats-Unis, qui sont loin d’être sortis d’affaire mais où la titanesque politique économique Bernanke-Obama commence à porter ses fruits, est à cet égard frappant.

Mais ce qui sidère peut-être encore plus l’observateur des affaires européennes, c’est l’absence de lucidité de la plupart des responsables politiques et économiques sur le déroulement des évènements. L’exemple du jugement généralement porté sur l’action dans la crise de la Banque centrale européenne est tout à fait révélateur ce que l’Europe est encore enfermée dans la dénégation.

Une idée étrange s’est en effet imposée dans le débat européen : la BCE aurait été la seule institution qui aurait correctement fonctionné au cours de la crise et son action résolue aurait permis que les choses ne s’aggravent pas davantage sur le « vieux continent ». Cette idée est tout simplement fausse et son contraire est vrai. La BCE s’est lourdement trompée, une première fois à l’automne 2007 et une seconde fois à l’été 2008 sur la stratégie monétaire à adopter dans l’urgence, et ces deux erreurs ont coûté à la zone euro des précieux points de croissance au dernier trimestre 2008 et au premier trimestre 2009.

Trois graphiques permettent de se convaincre de la validité empirique de ce jugement qui peut paraître sévère, voire injuste, au premier abord. Le premier graphique s’attache à évaluer l’efficacité de la stratégie de liquidités choisie par la BCE dès les premières heures de la crise. Son Président s’est à de nombreuses reprises publiquement félicité d’avoir, dès le 9 août 2007, injecté massivement des liquidités sur le marché interbancaire pour apaiser la crise de défiance généralisée née des pertes considérables sur le marché subprime. Mais cette autosatisfaction est en contradiction frontale avec la réalité : l’évolution du taux Euribor, qui est un bon indicateur de la tension sur le marché interbancaire européen, est resté insensible à la stratégie de liquidités mise en œuvre à Francfort et c’est seulement quand la BCE s’est enfin résolue à abaisser ses taux directeurs, le 8 octobre 2008, que ce taux a amorcé sa descente, suivant ensuite chaque abaissement supplémentaire des taux européens (voir graphique 1).

Source : BCE et Banque de France.

Or, et c’est là qu’interviennent les deux autres graphiques, la raison pour laquelle la BCE a obstinément refusé de baisser ses taux d’intérêts pendant un an et demi après avoir commencé ses infructueuses injections de liquidité tient à une autre erreur : le diagnostic sur l’inflation.

L’illusion nominale a joué à plein et poussé la BCE à augmenter ses taux directeurs le 9 juillet 2008, au moment même où l’inflation, gonflée par les matières premières mais dont la composante sous-jacente demeurait parfaitement stable, amorçait en fait son repli. Cette décision, qui n’a fait qu’accentuer une tendance des prix à la baisse déjà l’œuvre du fait de la récession mondiale, a en revanche cassé la croissance européenne au dernier trimestre 2008 et au premier trimestre 2009.

Source : BCE et Eurostat.

En somme, la BCE a ajouté à la récession atypique globale une récession proprement européenne, tout à fait typique, c’est-à-dire provoquée par une politique trop restrictive de la banque centrale. Lorsque seront additionnés le retard de croissance européen sur les Etats-Unis de l’année 2008 (estimé à 45% par l’OCDE) et de l’année 2009 (estimé à 58% par l’OCDE), on aura peine à croire à que tant de responsables européens étaient convaincus que la récession mondiale épargnerait l’Europe mais affaiblirait durablement l’économie américaine.

Si la complaisance européenne devait prendre un visage, ce serait certainement celui de Jean-Claude Juncker, qui donnait le 17 septembre 2008 comme mot d’ordre aux gouvernements dont il était censé favoriser la coordination : « ne pas changer de politique ».


(Source logo : MPD01605, Flickr.com)


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Auteurs

Eloi Laurent (OFCE)

Eloi Laurent est est économiste à l’OFCE et enseignant à Sciences-po, Stanford University et au Collège des hautes études européennes. Il est spécialisé dans les questions d’intégration européenne.

Site internet : Sa page sur le site de l’OFCE

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