Grèce : les nouvelles routes de l’immigration clandestine (4/4)

Oubliées, les arrivées massives de clandestins aux Canaries, à Malte ou à Lampedusa. Cette année, 80% des entrées illégales aux frontières de l’Union européenne ont lieu en Grèce. Un défi supplémentaire pour ce pays ballotté par la crise, dont les conséquences pourraient rejaillir sur l’Europe entière. Une enquête en quatre volets à suivre sur Euros du Village.


Derrière la tempête économique qui s’est abattue sur la Grèce couve une autre crise qui pourrait bientôt s’étendre au reste de l’Europe : celle de l’immigration et de l’asile. Depuis plusieurs années, le pays est confronté à une pression migratoire continue, dont il a de plus en plus de mal à maîtriser les effets.

En 2009, le nombre d’entrées illégales aux frontières s’est élevé à 80 000, un chiffre qui s’inscrit dans la lignée des années précédentes. L’afflux sera peut-être moins important cette année, mais le pays restera pour les migrants la principale porte d’entrée en Europe.

Si la plupart d’entre eux n’ont aucune envie de rester en Grèce, les règles européennes en vigueur conduisent ceux qui le souhaitent à déposer une demande d’asile dans ce pays, le premier où ils ont posé le pied dans l’espace Schengen. Résultat : le système d’asile grec, ou ce qui en tient lieu, est au bord de l’explosion. Athènes a du s’habituer au spectacle des centaines de personnes qui font la queue chaque jour devant la préfecture de police de Petrou Ralli pour déposer leur dossier. Ceux qui ont la chance d’être reçus ont droit à un entretien bâclé, assuré par des policiers en manque d’interprètes et totalement étrangers à la notion d’asile. La responsable d’une ONG locale confiait récemment à Human Rights Watch avoir assisté à l’entretien d’un mineur érythréen qui avait échappé à la torture. L’officier de police avait opté pour une procédure accélérée, estimant que le requérant était manifestement « venu pour des raisons économiques ». Pas étonnant dans ces conditions que le taux d’acceptation des demandes en première instance soit proche de zéro. Au fil des ans, la pression s’est reportée sur la procédure d’appel, qui atteint aujourd’hui la saturation avec 40 000 demandes en suspens.

En juillet 2009, le précédent gouvernement s’attaquait au problème à sa façon, en supprimant toute possibilité de recours effectif. En arrivant au pouvoir, le gouvernement Papandréou a suspendu cette législation manifestement contraire au droit communautaire, le temps d’adopter un nouvel arsenal juridique plus respectueux du droit d’asile. En attendant, « la situation est chaotique », résume Katarina, une juriste croisée à Lesbos dans le sillage de la caravane No Border.

Cette situation critique n’est pas sans conséquences sur le reste de l’Europe. En vertu du règlement Dublin 2, les Etats appartenant à l’espace Schengen sont fondés à transférer vers la Grèce tout clandestin qui aurait transité par ce pays. Lorsque cette règle fut adoptée en 2003, la Commission partait du principe que tous les Etats européens offraient aux demandeurs d’asile un niveau équivalent de protection – ou finirait par l’atteindre au terme d’une harmonisation sans cesse reportée. Le cas grec a mis à mal cet édifice. Procédures bâclées, centres de détention surchargés et insalubres, brutalités policières, expulsions sauvages : les problèmes sont si nombreux qu’en 2008 le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe demandait à ses partenaires de suspendre leurs transferts au motif que le droit d’asile n’y était pas respecté. Dans plusieurs pas européens, en Norvège, en Finlande, aux Pays Bas, des juges s’opposent désormais aux retours vers la Grèce pour la même raison. A la fin du mois d’août, la Cour d’appel d’Angleterre et du Pays de Galles a demandé à la Cour européenne de justice de rendre un arrêt de portée générale sur la question de la compatibilité du renvoi de demandeurs d’asile en Grèce avec le droit européen. Une réponse négative de la Cour, et c’est tout le mécanisme de Dublin qui s’en trouverait grippé.

Soucieux de rectifier le tir, le gouvernement Papandréou vient de présenter à la Commission européenne son plan national d’action pour la gestion des flux migratoires. Celui-ci prévoit la création d’un service d’asile indépendant de la police, un traitement adapté pour les groupes vulnérables, et l’aménagement de centres de détention administrative « modernes ». Mais dans un pays assommé par la crise, sans tradition d’accueil, où une franche croissante de la population commence à manifester son exaspération à l’égard des immigrés, mettre sur pied un système d’asile digne de ce nom risque de prendre du temps. D’autant qu’il continue d’arriver chaque jour depuis la Turquie plusieurs centaines de clandestins qui viennent grossir le nombre des demandeurs potentiels et enfoncer un peu plus un système complètement dépassé.

La Grèce sert aujourd’hui de tampon aux autres pays européens. Elle absorbe 80% des entrées irrégulières aux frontières de l’Union. Elle doit exercer un contrôle policier de tous les instants sur ses principaux points de sortie, comme les ports de Patras et Igoumenista, pour éviter que les migrants ne se retrouvent en Italie, en France ou en Allemagne. Elle est tenue de reprendre en charge ceux qui y parviennent, au nom d’une règle qui fait peser un poids démesuré sur les pays du sud de l’Europe. On peut se demander pendant combien de temps encore elle acceptera de jouer le jeu sans soutien fort de ses partenaires. Depuis quelques années, la Commission appelle à la mise en place d’un système de solidarité entre les Etats membres qui permettrait une répartition équitable des demandes d’asile susceptible de soulager un peu la Grèce. Mais la plupart d’entre eux, dont la France et l’Allemagne, ne veulent pas en entendre parler. Quant au renforcement de Frontex, censé garantir la protection des frontières communes, il reste suspendu aux futurs choix budgétaires de l’UE.

Si la situation venait à échapper au contrôle des autorités grecques, les effets s’en feraient sentir dans toute l’Europe. Imaginons qu’Athènes, par incapacité ou par lassitude, relâche la pression sur les quelque 300 000 immigrés clandestins présents sur son territoire : la plupart reprendraient immédiatement leur périple vers l’ouest. On verrait alors prospérer dans un certain nombre de pays des discours appelant au rétablissement des frontières nationales. Il n’est pas difficile de prévoir quelles en seraient les conséquences pour l’Espace Schengen.


Un reportage réalisé avec l’appui de la Fondation Roi Baudouin et de la Loterie Nationale belge


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Valérie P.
4 novembre 2010
17:25
La Grèce, maillon faible de l’espace Schengen

Bonjour. Merci pour cette enquête en 4 étapes passionnante et extrêmement documentée. Question : les 300.000 étrangers en situation irrégulière qui se trouvent en Grèce peuvent déjà bouger s’ils le souhaitent et en ont les moyens financiers. Ils sont déjà dans l’espace Schengen... Je ne comprends donc pas trop la fin du dernier article (4/4) de cette chronique sur les sans-papiers.

Eic L’Helgoualc’h
5 novembre 2010
09:56
La Grèce, maillon faible de l’espace Schengen

Non, les clandestins et demandeurs d’asile présents en Grèce ne peuvent pas quitter ce pays autrement qu’en retournant dans leur Etat d’origine(et encore, si celui-ci veut bien accepter leur retour ; c’est tout l’enjeu des accords de réadmission). S’ils réussissent à passer dans un autre pays de l’espace Schengen, et qu’ils se font arrêter par la police, ils courent le risque de se faire renvoyer en Grèce. Ce qui, dans les faits, n’est pas garanti à 100% car la procédure d’expulsion est assez coûteuse. Et qu’un nombre de plus en plus important de gouvernements refuse les retours vers la Grèce à cause de la situation des droits de l’homme sur place. Mais dès lors qu’ils ne sont pas arrêtés, ces étrangers peuvent en effet circuler librement, et clandestinement, dans l’espace Schengen.

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Eric L’Helgoualc’h

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