Une crise économique et sociale sans précédent

- Les origines de cette déliquescence sont pourtant à chercher du côté de la bulle des « subprimes », ce marché hypothécaire américain à haut risque dont l’éclatement avait débuté dès l’été 2007. Une crise mondiale était alors en gestation mais les Etats européens faisaient la plupart du temps comme si de rien était.
Source : Mother Pie sur Flickr.com
Tout le monde se souvient de septembre 2008 et de ces semaines folles où l’on crut voire le système financier américain – et donc potentiellement le système financier mondial – s’effondrer en direct comme un château de carte à la suite de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers. Les origines de cette déliquescence sont pourtant à chercher du côté de la bulle des « subprimes », ce marché hypothécaire américain à haut risque dont l’éclatement avait débuté dès l’été 2007. Une crise mondiale était alors en gestation mais les Etats européens faisaient la plupart du temps comme si de rien était, oubliant un court instant la mondialisation autrement si souvent invoquée (d’autant plus dans le domaine de la finance) pour affirmer que la crise resterait cantonnée aux Etats-Unis. Même après la faillite ou quasi-faillite de l’ensemble des banques d’affaires américaines à l’automne 2008, certains Etats européens, dont l’Allemagne, prétendirent encore un temps n’y voir qu’un « problème américain ». Las, il fallut pourtant vite se rendre à l’évidence : comme son cousin transatlantique et la totalité des autres régions du monde d’ailleurs, l’Europe fait bien face à une dépression économique sans précédent depuis des décennies, probablement la plus grave depuis les débuts de l’intégration communautaire dans les années 1950.
La paralysie du secteur financier et des banques d’un côté, le sinistre de certains secteurs comme l’automobile et l’immobilier de l’autre entraînent partout une baisse drastique de la croissance et une très forte poussée du chômage. Les chiffres, constamment réajustés à la baisse, parlent d’eux-mêmes : selon Eurostat (l’office des statistiques de la Commission européenne), l’année 2008 aurait fait plus de 2 millions de chômeurs supplémentaires en Europe, portant le taux de chômage dans l’Union européenne à 7,5% en moyenne. Suite à un recul de la croissance économique que la Commission européenne estime entre 1,8% et 2% pour la moyenne de l’UE, le taux de chômage devrait atteindre 9% en 2009 et dépasser les 10% en 2010. Loin de rassurer, les prévisions des acteurs économiques eux-mêmes sont encore plus pessimistes : BusinessEurope, l’association européenne des employeurs, table ainsi sur un recul de l’activité économique de plus de 2% en 2009 et sur un nombre de chômeurs supplémentaires atteignant 4,5 à 6 millions pour l’ensemble du continent.
La crise n’épargne aucun des 27 Etats membres mais en touche certains de manière particulièrement dure. C’est notamment le cas de l’Espagne et de l’Irlande, les deux pays qui, par leur développement économique spectaculaire dans les années 1990 et 2000, avaient acquis valeur de symbole des potentialités offertes par l’intégration économique européenne. Leurs modèles de croissance fondés en grande partie sur l’immobilier (pour le premier) et les services financiers (pour le second) se sont cependant avérés fragiles, de même que ceux des nouveaux Etats membres d’Europe centrale et orientale, les autres grandes victimes de la crise : ne bénéficiant pas encore (pour la plupart) de la garantie de l’euro face à des situations budgétaires et monétaires précaires, nombre d’entre eux (dont particulièrement la Bulgarie, la Hongrie et les pays baltes) sont aujourd’hui dépendants de l’aide financière du Fonds Monétaire International et plus que probablement des anciens Etats membres de l’UE pour éviter que des années de rattrapage économique ne partent en fumée.
La réaction initiale de l’Europe : entre plans de relance nationaux et tentatives de coordination européenne

- Joaquin Almunia, commissaire aux questions économiques et financières, expose les perspectives économiques de l’UE
-
Source : Commission européenne
Après une première période de flottement, les réunions d’urgence successives organisées sous présidence française en octobre 2008 ont dessiné le premier « modus operandi » de la réaction européenne à la crise : le sauvetage du système financier et la relance de l’économie ne se feraient pas par un plan européen commun, mais par des plans nationaux dont chaque pays garderait la responsabilité. Ces plans devraient cependant être coordonnés les uns avec les autres et appliqués en accord avec les règles européennes en vigueur, notamment dans le domaine du marché intérieur et de la politique de concurrence. C’est ici que la Commission européenne est censée intervenir, en accord avec les principes du « Plan Européen de Relance Economique » qu’elle a adopté de concert avec les Etats membres en décembre dernier.
La quasi-totalité des Etats membres élaborèrent donc une série de « plans nationaux », la plupart du temps selon la même chronologie : plan de sauvetage des banques d’abord, afin d’éviter un effondrement pur et simple du système financier ; plan de relance de l’économie à l’ampleur régulièrement augmentée ensuite, lesquels allient la plupart du temps des mesures d’investissement (notamment dans les secteurs des infrastructures et l’énergie), et de soutien à la consommation ; certains Etats-membres s’attelèrent enfin à la confection de plans de sauvetage de secteurs économiques centraux et particulièrement menacés, à l’image du plan français en faveur de l’industrie automobile.
Pour différentes raisons, cette stratégie économique n’est cependant pas exempte de critiques. Certains observateurs doutent en effet de l’utilité de sauver des industries non compétitives dont les difficultés seraient structurelles et non seulement conjoncturelles, et dénoncent ainsi une stratégie qui consiste à transformer un endettement privé en un endettement public reposant maintenant sur les épaules des contribuables, alors que l’assainissement de la situation budgétaire serait une pré-condition à toute expansion économique durable. D’autres, au contraire, estiment que le ralentissement économique est aujourd’hui d’une telle ampleur qu’il exige une réaction publique exceptionnelle, bien plus forte que des mesures jusqu’à présent timorées et incapables d’enrayer les mécanismes d’une récession extrêmement profonde et durable.
Une série de défis politiques qui détermineront l’avenir de l’intégration européenne
Les défis auxquels l’Europe fait face aujourd’hui ne se limitent pourtant pas à ces considérations de politique économique. Ou plutôt, la gravité de la situation a des implications qui dépassent largement le seul cadre économique : il s’agit pour l’Europe de prouver l’utilité des politiques et instruments qu’elle a développés au cours de 50 années d’intégration communautaire, ainsi que de montrer sa capacité, elle qui est si souvent critiquée pour la lenteur et l’inertie de ses procédures, à s’adapter dans l’urgence. C’est la légitimité, et donc l’avenir de l’intégration européenne qui est en jeu : largement fondée sur l’argument économique d’une prospérité garantie et restant, malgré 50 ans de nombreux succès, relativement fragile, cette légitimité pourrait être gravement mise à mal si la crise actuelle atteignait le stade d’une véritable catastrophe sociale. Les discours alarmistes sur la déliquescence de l’Union qui résonnent déjà au loin ne manqueraient pas de se faire plus bruyants et de courir vers leur propre réalisation.
Le degré de cohésion nécessaire au sein de l’Union, justement, a déjà suscité de nombreux débats. Si la majorité des mesures de relance ont jusqu’ici été nationales, certains craignent qu’elles n’aient surtout été « nationalistes », c’est-à-dire que chaque pays n’ait avant tout tenté de sauvegarder ses propres intérêts et entreprises, si besoin est au détriment de ses partenaires européens, c’est-à-dire en totale contradiction avec l’esprit d’un marché intérieur sans frontière. C’est tout le sens de la dénonciation par certains pays et observateurs du retour supposé d’un protectionnisme aux conséquences potentiellement désastreuses (souvenons-nous de la chute vertigineuse du commerce mondial dans les années 1930), dont l’annonce du plan de sauvetage de l’industrie automobile française par le gouvernement de Nicolas Sarkozy a constitué l’étincelle. Autre sujet alimentant le débat sur le manque de solidarité intra-européenne : la soi-disant frilosité, voire même l’égoïsme, de pays d’Europe occidentale réticents à organiser des transferts financiers réellement en mesure de sauver des économies d’Europe centrale et orientale au bord de la faillite. Ces pays souhaiteraient par ailleurs pouvoir bénéficier plus facilement de la protection offerte par l’euro (qui assure la stabilité monétaire et rassure les investisseurs) grâce à un assouplissement des « critères de Maastricht » déterminant les conditions d’adhésion à la monnaie unique, ce qui leur a jusqu’à présent également été refusé. Face à ces déceptions, certains oracles voient pointer le risque de l’« explosion » d’une zone euro qui, n’étant ni compensée par des transferts budgétaires importants et par une réelle coordination économique ni ouverte aux pays qui en auraient le plus besoin, perdraient toute utilité pour n’être plus qu’un obstacle supplémentaire sur le chemin du rétablissement économique. Dernier élément de pessimisme, enfin : l’incapacité apparemment chronique des Etats européens, démontrée par leurs divergences et par le fait que seuls les quatre premières économies européennes et non l’UE en tant que telle soit représentée au G20, à parler d’une seule et même voix face à leurs partenaires internationaux, alors même qu’une telle unité constitue une condition sine qua non pour pouvoir peser un tant soit peu sur la redéfinition du système économique et financier mondial.
La crise représente donc effectivement un puits de dangers potentiels pour l’unité, la cohésion voire peut-être à terme l’existence de l’Union européenne si celle-ci se révélait totalement incapable d’y faire face. Mais faut-il réellement partager un pessimisme non nuancé quant à la qualité de la réaction européenne à la crise jusqu’à présent ? Certes, la tentation protectionniste n’est pas inexistante, et plus de coordination entre les plans de relance nationaux ne feraient pas de mal ; certes, une zone euro non complétée par des mécanismes de solidarité financière dignes de ce nom, qui donneraient enfin tout son sens au concept « d’union économique et monétaire », montre aujourd’hui ses limites. Mais tout n’est pas à jeter, loin s’en faut, dans les mesures mises en œuvre jusqu’ici. Ces dernières témoignent même par endroits de réelles innovations politiques aux conséquences potentiellement profondes, même s’il leur faudra du temps pour se fixer. Ainsi, le besoin de coordination entre les plans de relance nationaux semble avoir été compris : le « plan de relance économique européen » de la Commission, qui est surtout un énoncé de principes communs, a certes des moyens limités mais témoigne pourtant d’une volonté inédite de coordination économique, de même qu’en témoignent les incessantes réunions des chefs d’Etat et de gouvernement depuis le mois d’octobre. La solidarité financière intra-européenne semble de son côté faire de réels progrès depuis que l’Allemagne, représentant traditionnellement une ligne dure à ce sujet, a annoncé qu’elle volerait au secours de pays en difficulté de paiement, et l’UE s’achemine aujourd’hui vers l’octroi d’une aide importante en faveur de ses nouveaux Etats membres. Même la gestion de la monnaie unique semble être passée dans une nouvelle phase, avec une coordination jusqu’ici impensable entre les Etats membres et la Banque Centrale Européenne. Une monnaie unique qui s’affirme d’ailleurs de plus en plus comme le symbole de la réussite de l’intégration européenne, certains Etats non membres de l’UE, comme l’Islande, souhaitant même la rejoindre. L’unanimité européenne sur la scène internationale, enfin, semble être en bonne voie depuis que les Etats membres ont arrêté, à l’occasion du sommet européen de printemps du 19-20 mars, des principes communs pour le sommet du G20 de Londres le 4 avril prochain. Des principes sur lesquels il n’a certes pas toujours été simple de s’accorder mais qui produisent déjà de réels effets, comme en témoignent les évolutions de l’Autriche, de la Belgique et du Luxembourg sur le secret bancaire.
Bien entendu, seul l’avenir dira quelle direction l’Europe aura finalement choisie, et si les innovations qui se dessinent aujourd’hui seront plus qu’un éphémère réflexe de survie, si elles s’établiront dans la durée. Mais la pression des événements est réelle, et elle offre en tout état de cause un contexte inédit à la redéfinition des politiques monétaire, économique et sociale de l’Union européenne, contexte certes risqué mais également plein d’opportunités. Reste à les saisir.
Afin de mieux comprendre les chances et défis face auxquels la crise économique place l’Europe, ne manquez pas la suite de notre dossier spécial « L’Europe dans la crise ».
Source photo : « Old Men solving the global financial crisis » par ©atherine sur Flickr.com


Newsletter
Euros du Village
Gli Euros
Die Euros
The Euros
Los Euros
Ajouter un commentaire
Ajouter un commentaire
Europa in der Krise
L’Europa e la crisi

(14)
