L’Euro en quelques dates
1er janvier 1990 : 1ère phase de l’Union économique et monétaire. Libéralisation complète des mouvements de capitaux, libre utilisation de l’écu et amélioration de la convergence économique.
1er janvier 1994 : création de l’Institut monétaire européen, processus d’indépendance complète des banques centrales nationales, convergence monétaire.
1er janvier 1999 : fixation irrévocable des taux de conversion, mise en œuvre de la politique monétaire unique par le Système européen de banques centrales, mise en œuvre du Pacte de stabilité et de croissance et introduction de la monnaie unique (unité de compte) dans 11 pays européens (Belgique, Allemagne, France, Irlande, Luxembourg, Pays-bas, Italie, Espagne, Autriche, Finlande et Portugal).
1er janvier 2001 : la Grèce rejoint la zone-Euro
1er janvier 2002 : introduction des pièces et des billets dans les différents Etats de l’Eurozone.
1er janvier 2007 : la Slovénie rejoint l’Eurozone
1er janvier 2008 : Malte et Chypre rejoignent l’Eurozone
Ce sentiment s’amplifie à la lecture du rapport publié pour l’occasion par la Commission européenne, Emu@10. En près de 350 pages richement illustrées, la Commission s’essaye à un bilan de la quasi-décennie écoulée en union monétaire et s’efforce de formuler des propositions pour l’avenir. L’effet de surprise n’est pas le fort du texte : on y retrouve les thèmes et les accents d’une littérature bien connue, qui met en regard les vertus de la libéralisation des marchés (en particulier ceux du travail) et les périls de l’intervention étatique (en particulier en matière de finances publiques). Les propositions avancées (on laisse de côté ici le rôle international de l’euro), ou plutôt reprises de publications antérieures, pour améliorer le fonctionnement de l’UEM évoquent davantage un établissement disciplinaire qu’une zone de coopération économique : « intégrer les réformes structurelles dans le cadre de coordination de l’UEM », « approfondir la surveillance budgétaire », « élargir la surveillance macroéconomique ».
Mais ce n’est pas tant ce que le texte contient que ce qui n’y figure pas qui retient l’attention du lecteur. La première lacune tient à l’omission des objectifs réels de l’union monétaire européenne. Si l’on veut prendre la mesure du chemin parcouru, encore faut-il savoir le but que l’on s’était fixé au départ. A cet égard, les premières lignes de l’avant-propos signé de la plume du Commissaire aux affaires économiques et monétaires Joaquín Almunia sonnent étrangement à l’oreille : « L’Union économique et monétaire et l’euro sont des succès majeurs. Pour les Etats membres, l’UEM a ancré la stabilité macroéconomique, accru le commerce international, l’intégration financière et l’investissement ». Etaient-ce là les buts de l’union monétaire ?
A relire les premiers articles du traité de Maastricht, on est en droit d’en douter sérieusement. Ainsi l’article 2 dispose-t-il que « La Communauté a pour mission, par l’établissement…d’une union économique et monétaire…de promouvoir un développement harmonieux et équilibré des activités économiques dans l’ensemble de la Communauté, une croissance durable et non inflationniste respectant l’environnement, un haut degré de convergence des performances économiques, un niveau d’emploi et de protection sociale élevé, le relèvement du niveau et de la qualité de vie, la cohésion économique et sociale et la solidarité entre les États membres. »
Prenons les objectifs les plus en rapport avec l’union monétaire : « relèvement du niveau de vie », « croissance » économique mais « non inflationniste », « niveau d’emploi élevé » et enfin « haut degré de convergence des performances économiques ». Commençons par l’évidence : les Etats membres de la zone euro divergent aujourd’hui, et même bigrement. On répondra à raison que le cœur du projet n’est pas la convergence de chaque pays mais, pour tous, en moyenne, le relèvement des niveaux de vie, la hausse de la croissance, la baisse de l’inflation et le développement de l’emploi. Soit, mais alors le Tableau I.1 du Rapport (page 19), qui compare à juste titre les pays de la zone euro aux pays de l’UE qui s’en sont tenus à l’écart sur les décennies 1989-1998 et 1999-2008, est loin d’être réjouissant.
D’abord, le niveau de vie (la croissance du PIB réel par tête), de même que sa croissance annuelle, a baissé dans la zone euro entre l’avant et l’après monnaie unique. Il y progresse plus faiblement sur la période 1999-2008 qu’en Suède, au Royaume-Uni et au Danemark. Le taux de la croissance économique s’est également réduit en zone euro entre 1989-1998 et 1999-2008, alors qu’il a accéléré sur cette période dans les trois pays pris comme point de comparaison. La croissance de la productivité du travail a quant à elle été réduite de moitié dans la zone euro entre 1989-1998 et 1999-2008, alors qu’elle s’est presque maintenue en Suède, au Royaume-Uni et au Danemark.
Certes, l’inflation est tombée de 3,3% à 2,2% dans les pays qui ont adopté l’euro, mais elle a chuté à 1,7% dans les pays européens qui ont conservé leur monnaie (les taux d’intérêts de long terme ayant été réduits exactement dans les mêmes proportions). Les déficits et la dette publics ont également été davantage réduits en Suède, au Royaume-Uni et au Danemark que dans la zone euro. Reste l’emploi, avec un taux de chômage qui aura baissé en moyenne d’un petit point entre l’avant et l’après euro, et surtout plus de 16 millions d’emplois créés depuis 1999. Hélas, la Commission européenne reconnaît elle-même que le facteur déterminant dans ces créations d’emplois (faute de croissance) – les réformes entreprises sur le marché du travail – ont été conduites dans les années 1990, soit avant l’introduction de l’euro. Pourquoi, dès lors, ne pas le reconnaître franchement pour en tirer quelques leçons profitables : le bilan économique de la zone euro n’est jusqu’à présent pas flatteur.
Mais il y a une autre absence, plus préoccupante, dans ce rapport : les 320 millions de citoyens de la zone euro. Que pensent-il de l’euro ? En sont-il satisfaits, voire heureux ? Et surtout, lui font-il confiance, Saint Graal de la monnaie ? Il y a bien l’encadré I. 2. 1 (“perceptions publiques de l’inflation dans la zone euro”, page 32), qui tente d’expliquer pourquoi les citoyens contestent avec obstination le premier succès mis en avant par les institutions européennes : la maîtrise de l’inflation. Selon la Commission européenne, « le soutien populaire [accordé à l’euro] est corrélé avec l’inflation ». Plus précisément, « la perception de l’inflation est un facteur important de la perception de la monnaie unique par l’opinion publique ». Mais cette analyse contraste avec les données disponibles les plus récentes sur la confiance dans l’euro, rassemblées dans l’Eurobaromètre de novembre 2006.
D’un côté, selon les données du Rapport de la Commission européenne, la « perception de l’inflation » a augmenté quand l’inflation a augmenté avec l’introduction de l’euro, puis s’est stabilisée entre 0,5 et 1 point de pourcentage au dessus de l’inflation réelle à partir de 2004, la perception se confondant quasiment avec la réalité fin 2007 (graphique présenté p. 32 dans l’encadré I.2.1).
De l’autre côté, selon l’Eurobaromètre, la confiance dans l’euro s’est continument dégradée entre 2002 et 2006 (sauf entre novembre 2003 et novembre 2004, où elle s’est légèrement améliorée) : alors qu’ils étaient 59% à trouver l’euro « avantageux » en septembre 2002, les Européens n’étaient plus que 48% à avoir cette opinion en septembre 2006 (la proportion d’opinion négative passant de 29% à 38%). Et pas moins de 93% des citoyens pensaient en 2006 que l’euro avait accru l’inflation. Les chiffres les plus récents, pour 2007, sont peut-être meilleurs, on le souhaite, mais encore faudrait-il les connaître.
L’euro mérite d’être fêté avec réalisme et idéalisme. Assurément, il s’est imposé sur la scène internationale, il protège les économies de la zone de turbulences plus fortes encore et il a l’heur de plaire aux marchés financiers dans un contexte d’instabilité globale. Quant aux institutions de la zone euro, elles sont encore dans l’enfance et leurs faiblesses actuelles doivent être mises en perspective historique, ce qui rend leur critique d’autant plus nécessaire. Mais soyons lucides sur le chemin qui reste à parcourir en matière de croissance et de confiance : le déni de la réalité ne peut pas servir de boussole à la plus grande aventure économique européenne.


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