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LA GUERRE DES TEXTILES : les dessous d’un dilemme européen (2/2)

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Acte 2 : la revanche des distributeurs

Août 2005. Encore tout auréolé d’avoir décroché « l’accord de Shanghai », Peter Mandelson prend des vacances méritées. Mais depuis deux semaines, le téléphone portable de Commissaire européen n’en finit plus de sonner. Il rentre en hâte à Bruxelles : des millions de tonnes de produits textiles chinois sont bloqués aux douanes européennes.


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Les raisons de cette crise, qui ouvre le deuxième épisode de la guerre des textiles, sont particulièrement complexes. En signant l’accord de Shanghai, en juin, la Chine s’était engagée à limiter la croissance de ses exportations annuelles vers l’UE à un certain niveau (variable selon les produits, mais d’environ 12% par an) jusqu’en 2008. Cependant, dès le mois d’août, il apparaît que ces plafonds d’exportation seront largement dépassés : les quotas ayant atteint leur limite, les autorités douanières européennes se voient obligées de refuser l’entrée aux produits chinois.

A qui la faute ? Même plusieurs mois après la crise, il est difficile d’identifier un coupable. Les grandes marques européennes, qui importent massivement des produits chinois, ont de leur coté anticipé les restrictions en multipliant leurs commandes de produits dans les six premiers mois de l’année, tout en sachant que les risques de sanctions étaient élevés. Soit. Mais la faute est aussi partagée avec les autorités chinoises, qui ne se sont guère souciées du dépassement éventuel des quotas, garantissant à tout va des « licences d’exportations » à leurs producteurs. Enfin, les autorités européennes, pour leur incapacité à anticiper la crise, portent aussi leur part de responsabilité.

Fin août, la situation est grave. Dans les ports et points de douanes européens, les produits chinois s’empilent, sans être autorisés à passer la frontière. A cette situation délicate sur le plan diplomatique (faut-il renvoyer les produits en Chine ?) s’ajoute un problème d’ordre économique : les grandes marques d’habillement européennes évoquent des risques de ruptures de stocks.

Il s’agit là de l’entrée en jeu d’un nouvel acteur : les distributeurs. Les marques européennes de la grande distribution que sont H&M, Benetton et autres Adidas, importent massivement, et pour leur plus grand intérêt, des produits chinois. Relativement absents lors de la première guerre des textiles, qui avait débouché sur un accord favorable aux producteurs, les distributeurs vont cette fois-ci prendre les devants de la scène.

Une campagne médiatique intelligemment orchestrée va leur permettre de tirer partie de la crise. Fin août, plusieurs grandes marques mettent en garde contre les « ruptures de stock historiques » dans les grands magasins en décembre, pendant la période de Noël. Les collections hiver se commandent dans la première partie de l’année, et donc le blocage des produits chinois pose un réel problème. Très bien organisée, la campagne diplomatique fait mouche : si l’UE refuse de laisser entrer les produits chinois sur son marché, ce sont les consommateurs qui en seront les premiers touchés.

Au sein du Comité 133, la stupeur règne. Les débats, déjà difficiles en juin, redoublent d’intensité. Cependant, l’hypothèse d’un renvoi des produits bloqués en Europe jusqu’à la frontière chinoise est vite levée : les Etats membres de l’UE s’accordent à dire que le coût diplomatique d’une telle opération, qui pourrait avoir un impact direct et visible pour les consommateurs, est trop élevé. En quelques jours, le groupe des libéraux réussit à convaincre les protectionnistes de laisser entrer les biens chinois.

Les débats se concentrent sur les modalités d’une telle décision. Si l’UE libère les produits chinois sans exiger de contrepartie, alors l’accord de juin aura été inutile ! Après plusieurs négociations nocturnes, un compromis est trouvé : Peter Mandelson retournera en Chine, afin d’y négocier un nouvel accord.

Le Commissaire européen au commerce, libéral dans l’âme, voit dans la crise une occasion de rééquilibrer les choses. En juin, il avait conscience de négocier un accord plutôt favorable aux producteurs. Ce changement de contexte lui donne l’occasion de trouver une solution plus favorable pour les distributeurs, grands perdants des limites imposées aux exportations chinoises.

Après plusieurs jours de discussion avec Pékin, Mandelson débloque la situation. Les quotas chinois pour 2005 seront augmentés par différents procédés complexes : via des transferts de quotas d’une année (2006) sur l’autre (2005), ainsi que par des transferts de quotas de certaines catégorie de produits (où les plafonds n’avaient pas été dépassés) vers les catégories pour lesquelles les quotas ont été excédés. Enfin, et il s’agit là d’une concession importante, l’UE augmente les quotas alloués à l’ensemble des produits chinois, de manière à laisser entrer tous les biens stockés aux frontières.

Au total, donc, « l’accord de Pékin » a eu pour effet d’augmenter les quotas alloués aux producteurs chinois. Les distributeurs ont donc eu leur revanche, en menant une campagne de lobbying organisée.

La guerre des textiles aura eu l’immense mérite de sensibiliser l’UE aux grands dilemmes commerciaux qui pourraient émerger avec la Chine. Le dilemme sur les textiles pourrait en effet préfigurer les guerres commerciales de demain : ne dit-on pas que dans une dizaine d’année, les premières voitures chinoises vont inonder le marché européen ?


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