La voix de la « génération internet »
Le Parti Pirate est né en Suède le 1er janvier 2006, avec le lancement de son site internet par l’entrepreneur IT Rickard Falkvinge. La finalité de ce parti, qui ne se veut pas généraliste ni positionné sur la droite ou la gauche de l’échiquier politique, se concentre sur un sujet précis : faire émerger une réelle « société de l’information » par l’utilisation pleine et entière des potentialités offertes par les nouvelles technologies. Ceci nécessite, selon le fondateur du parti, de mettre fin aux entraves posées par les systèmes juridiques actuels, et en particulier de défendre les droits des utilisateurs d’internet.
Concrètement, l’avènement de la société de l’information et la levée des entraves qui doit conduire à celle-ci passe pour le Parti Pirate par la réalisation de trois objectifs précis :
Réformer la législation sur les droits d’auteurs, dont le parti pirate estime qu’elle ne tient pas compte de manière équitable et équilibrée des intérêts des consommateurs et des auteurs – éditeurs. L’objectif de la législation sur les droits d’auteurs étant de promouvoir à la fois la création et la diffusion de la culture, il serait stupide de criminaliser l’échange de fichiers, puisque celui-ci valorise la création en favorisant la diffusion des œuvres. C’est pourquoi les « pirates » se prononcent en faveur de la libéralisation totale du partage de fichier à usage non commercial. Au lieu d’être criminalisés, les réseaux P2P devraient donc être encouragés.
Abolir les brevets dans tous les domaines (c’est-à-dire non seulement les brevets de logiciels mais aussi, par exemple, les brevets pharmaceutiques) en raison du caractère néfaste de la création de monopoles pour la société. Le manque à gagner pour les créateurs d’innovation devrait être compensé par une « mutualisation » du coût de la recherche-développement, c’est-à-dire par un système de soutien public plus important.
Assurer le respect de la vie privée et des droits fondamentaux, ce qui implique de supprimer tous les instruments de contrôle d’internet, considérés comme intrusifs et répressifs, et d’abolir les lois « anti-terroristes » élaborées après le 11 septembre 2001.

- Rickard Falkvinge
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Entrepreneur IT, Rickard Falkvinge crée en 2006 le Parti Pirate de Suède et y incarne depuis la lutte pour l’Internet libre.
(Photo : kenny_lex, flickr.com)
Il n’est pas étonnant que la population la plus réceptive à une telle argumentation soit la jeune génération, celle qui se situe à l’avant-garde de l’utilisation des nouvelles technologies, qui a vécu de près l’avènement des sites d’échange de fichiers de Napster à Pirate Bay, et pour laquelle les films et la musique sont bien souvent devenus des biens quasi-gratuits. Plus de la moitié des quelque 50.000 pirates suédois ont moins de 29 ans, et l’organisation de jeunesse du mouvement (« Ung Pirat » – jeune pirate)) est aujourd’hui la première organisation politique de jeunesse du pays en termes de membres. On aurait bien tort de considérer ce mouvement, à l’image de certains commentateurs, comme un regroupement inoffensif et farfelu de « geeks » désœuvrés. Son émergence témoigne au contraire de la politisation croissante du sujet des droits d’auteur et de l’accès libre à la culture ainsi que de la volonté de plus en plus affirmée de la « génération internet » de faire entendre sa voix. En témoigne l’extraordinaire croissance du mouvement, en Suède mais aussi en Europe et dans le reste du monde.
De Stockholm à Bruxelles
Avec plus de 50.000 membres, le Parti Pirate est actuellement le troisième plus grand parti suédois en termes de membres. Un succès surprenant et soudain, incontestablement dû à une actualité politique favorable, mais qui prouve également combien les revendications de ce parti sont en phase avec celles d’une frange non-négligeable de la population, en premier lieu parmi les jeunes. Trois événements ont sans conteste joué un rôle déclencheur dans la croissance du parti : Durant l’été 2008, la discussion de la loi dite « FRA » au Parlement suédois visant à autoriser l’Office des Radiocommunications de la défense nationale à mettre sous surveillance l’ensemble du trafic d’Internet déclenchait un énorme débat dans le pays ; en janvier 2009, le vote de la loi IPRED, transposition de la directive européenne sur le respect de la propriété intellectuelle, permettait aux détenteurs d’un droit d’auteur d’obliger les fournisseurs d’accès Internet à révéler de l’information au sujet des utilisateurs partageant des fichiers ; enfin, en avril 2009, les dirigeants du site d’échange de fichiers torrents « The Pirate Bay » (sans lien de « parenté » avec le Parti Pirate malgré son nom) étaient condamnés à de lourdes amendes et un an de prison pour encouragement à la violation des droits d’auteur. Cette affaire, déchaînant un véritable scandale en Suède (d’autant plus après que fut révélé que le juge responsable de l’affaire était lié à plusieurs organisations de défense des droits d’auteur), fut le moment charnière du développement du Parti Pirate, dont le nombre de membres explosa littéralement, passant en quelques semaines de 12.000 à 50.000.
Les pirates obtinrent alors le résultat inespéré de 7,1% des voix aux élections européennes de juin 2009, soit le cinquième score le plus élevé du pays. Un score qui leur permet d’envoyer un représentant à l’assemblée de Strasbourg en la personne de Christian Engström, vice-président du parti, et éventuellement un deuxième en cas d’entrée en vigueur du traité de Lisbonne (le nombre de députés européens suédois passant de 18 à 20). Ce représentant supplémentaire serait l’étudiante Amelia Andersdotter, qui pourrait donc devenir, à 22 ans seulement, la plus jeune élue de l’hémicycle européen.

- Le logo du parti pirate
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Même s’ils ne sont pas « parents », le Parti Pirate a probablement fortement profité de la proximité de son nom avec celui du site « The Pirate Bay », dont la condamnation des dirigeants en avril 2009 fit scandale en Suède.
(Source : Piratenpartei Deutschland)
Mais le succès du Parti Pirate ne se limite pas uniquement à la Suède, même s’il est vrai que ce pays constitue encore et toujours le « cœur » du mouvement. Dès 2006, celui-ci a fait des émules dans d’autres pays et a entraîné une vraie « internationalisation », favorisée par sa forte visibilité sur internet. Il existe aujourd’hui des partis pirates dans plus de 30 pays du monde, dont certains sont regroupés sous le chapeau commun du « Parti Pirate International ». Ce dernier compte parmi ses membres 11 partis pirates nationaux de l’UE, dont ceux de France et d’Allemagne. C’est d’ailleurs dans ce pays que les « pirates » obtiennent leurs résultats les plus probants en dehors de la Suède, avec le gain, en 2009, de sièges au conseil municipal des villes d’Aix la Chapelle et de Münster, ainsi que d’un résultat plus qu’honorable aux élections législatives du 27 septembre dernier : avec 2% des voix, le « Piratenpartei Deutschland » finit sixième du scrutin et premier des partis non représentés au Bundestag.
Quelle influence, quel avenir ?
Il serait bien entendu excessif de dire que le Parti Pirate suédois ou sa mouvance internationale disposent déjà d’un pouvoir politique d’envergure. Sans élu dans aucun parlement national ou régional et avec un seul (voire bientôt deux) député au Parlement européen, les pirates ne peuvent pas (encore) prétendre modifier la scène politique européenne de manière significative. Il serait pourtant faux de les sous-estimer.

- Amelia Andersdotter
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Avec plus de 7% des voix aux élections européenenes de 2009 en Suède, le Parti Pirate a envoyé un représentant à Strasbourg, et peut-être même un deuxième en cas de ratification du traité de Lisbonne. Il s’agirait alors de la jeune Amelia Andersdotter, âgée seulement de 22 ans.
(Photo : cybriks, flickr.com)
Afin de profiter d’une structure établie et des avantages conférés aux groupes politiques (en termes de temps de parole, de participation à des commissions parlementaires et de rédaction de rapports), le député du Parti Pirate au Parlement européen a choisi de rejoindre le groupe des Verts, déjà très engagé sur le sujet des droits d’auteurs et de la libre utilisation d’Internet. Cette preuve de pragmatisme politique pourrait rapidement s’avérer utile, avec la reprise prochaine du débat sur le paquet de libéralisation du marché des télécommunications. Ce paquet avait fait de nombreuses vagues à la fin de la dernière législature, en particulier avec le fameux « amendement 138 » par lequel le parlement européen s’opposait indirectement à la stratégie de « riposte graduée » (coupure d’internet pouvant être décrétée par une autorité administrative et sans décision judiciaire en cas de téléchargement illégal répété) voulue par le gouvernement français. Même si cette disposition a depuis été invalidée par le Conseil Constitutionnel français, la reprise du débat pourrait bien se transformer en véritable match entre adeptes d’un Internet libre et défenseurs des droits d’auteurs, débat dans lequel le représentant du Parti Pirate devrait bien entendu fortement s’investir.
Le mouvement pirate pourrait surtout, s’il continue à grandir, acquérir une réelle influence « sociale », au-delà des parlements. En Suède et, de plus en plus, dans d’autres pays d’Europe, beaucoup de jeunes se reconnaissent dans son identité moderne et créative, comme en témoigne un nombre de membres en explosions, en passe de rejoindre le niveau de partis établis eux en perte de vitesse. Le mouvement commence même à attirer des personnalités « non jeunes » et reconnues des milieux politiques et culturels, comme le romancier suédois Lars Gustafsson. Enfin, les pirates pourraient avoir un impact particulier au travers de leur maîtrise de la communication politique par internet (Facebook, Twitter, Youtube etc.), qui pourrait forcer certains partis politiques traditionnels un peu dépassés à s’adapter de manière accélérée. En somme, sans savoir ce qu’il adviendra réellement de ce mouvement pirate, s’il restera une spécificité suédoise ou s’il poursuivra son développement dans d’autres pays, s’il restera focalisé sur le thème de l’Internet libre ou s’il se transformera en mouvement plus généraliste, si son succès se révélera éphémère ou durable, on peut penser qu’il préfigure peut-être une nouvelle forme d’engagement politique.
Logo : ConcettoPR, flickr.com


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