Chers amis Américains,
J’aime votre pays. Mais, je l’avoue, je n’aime peut-être pas tout de ce qui le caractérise. J’ai du mal, par exemple, à comprendre l’utilité de toutes ces armes à feu. « Les hommes tuent, pas les armes » me répondrez-vous. Certes, mais il est certainement plus facile à des hommes de tuer quand 200 millions d’armes à feu sont en vente libre dans leur pays. Et que dire de la pauvreté ? En 2006, 12,3% d’Américains vivaient sous le seuil de pauvreté – c’est énorme !
J’aime votre peuple et votre pays. Etant né en 1980, j’ai l’impression d’avoir grandi aux Etats-Unis, et ce bien que je sois né et ai grandi de l’autre côté de l’Atlantique. Je me souviens de Reagan et de Bush, de Michael Jackson, des tortues Ninja et du flic de Beverly Hills. Pendant des années j’ai cru que les lycées danois ressemblaient à West Beverly High, avec la radio lycéenne et tout ce qui va avec. C’est ce qu’on appelle l’influence ou encore le ‘soft power’.
Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Parce qu’il m’importe que vous ne disqualifiez pas mon message par présomption d’anti-américanisme ou de tout autre -isme du même genre. Ce serait facile, je vous le concède. Dans mon pays, le Danemark, les impôts représentent 60% du revenu – et c’est un minimum. Vous pourriez donc également me soupçonner de socialisme, ou même pire, de communisme ! Mais laissons cela de côté, car ce n’est pas de taux d’imposition dont je souhaite vous parler.
Ce dont je souhaite vous parler ici, c’est de changement climatique. Soyons francs avec nous-mêmes : nous sommes à l’origine du changement climatique, vous et moi, Américains et Européens. Certes, Japonais et Australiens ont pris part au jeu, mais c’est nous qui avons pris les devants, nous et nos bagnoles pétrovores, nos mixers à trois vitesses, et nos guirlandes jaunes, rouges et vertes sur nos sapins de noël. Tout ceci consomme de l’énergie et produit du CO2. Nous ne représentons que 300 millions des habitants de cette planète et pourtant nous produisons plus du quart des émissions de CO2.
Les habitants des pays en développement, eux, auront à supporter les conséquences d’un problème qu’ils n’ont pas créé. Pire, les pauvres de ces pays – c’est-à-dire la très grande majorité –, paieront deux fois la facture, comme c’est le cas pour toute personne nécessiteuse touchée par un cataclysme naturel. Katrina était un ouragan de catégorie 3 uniquement, et pourtant, voyez les dégâts qu’il a causés dans les quartiers pauvres de la Nouvelle Orléans ! En bref, les pauvres des pays en développement, qui ne sont pas à l’origine du changement climatique, se font doublement avoir. Est-ce juste ? Pas vraiment. Je sais, vous allez me dire que le marché réglera le problème. Mais le marché semble bien peu se soucier du changement climatique, ne trouvez-vous pas ? Malgré cela, vous vous contentez d’attendre, encore et toujours, ceci pendant que vos représentants s’abstiennent d’agir sous prétexte de préserver la compétitivité de l’économie américaine vis-à-vis des pays en développement.
A Bali, en décembre 2007, vous décidiez de cesser de ne rien faire. Ou, pour être plus précis, vous décidiez que dans quelques années vous cesseriez de ne rien faire. Pendant toute la durée du sommet, vous avez été chahutés, bousculés, engueulés, et, alors que la clôture programmée du sommet avait été dépassée de 20 heures, vous avez jeté l’éponge. J’imagine que vous n’aviez plus le courage de rester seuls après que l’électorat australien eut renvoyé le premier ministre sortant John Howard une semaine avant Bali. Vous avez alors accepté l’inclusion d’une phrase clé dans le Plan d’Action de Bali qui engage les parties prenantes à prendre, en 2009, des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En d’autres termes, vous avez accepté de faire quelque chose pour lutter contre le changement climatique à partir de 2012, lorsque le protocole de Kyoto expirera. N’oublions pas, cette concession a été faite parce que les pays en développement se disaient prêts à agir.
Ne nous étonnons pas que la couverture médiatique du sommet ait été largement négative en Europe : la presse européenne, légitimement, attendait de cette conférence des solutions politiques au problème du changement climatique, ce qui est une fois encore bien loin d’un objectif réaliste si l’on veut avoir les Etats-Unis à bord. Mais, comme on dit, la perfection est l’ennemi du bien – et de ce point de vue, Bali fut un succès.
La feuille de route de Bali reste, malgré tout, une simple déclaration politique sur ce qui pourrait être envisageable d’ici quelques années. Au final, les exigences américaines auront été bien différentes de celles exposées lors d’autres négociations internationales sur le changement climatique, il y a quelque temps de cela. C’était en 1997, à Kyoto, lorsque votre pays refusait de s’engager sur des objectifs de réduction des émissions tant que les pays en développement n’en feraient pas autant. Tout le reste appartient au passé dit-on. Mais l’enjeu réel est de savoir ce que « faire quelque chose » signifie. Faire quelque chose d’accord mais quoi exactement ? Un peu de recherche sur les piles à combustible ? Implanter quelques éoliennes de plus dans les champs ? De quoi parle-t-on ?
En fait, ce que vous poserez sur la table des négociations en 2009 reste la grande inconnue. Certes, nous avons beau jeu de vous jeter la pierre. Nous sommes tous pêcheurs. Nous, Européens, avons commis d’innombrables fautes au fil des décennies. Notre passif est à peu près aussi long que Guerre et Paix et inclut virtuellement toux les maux listés au chapitre des horreurs de l’Histoire humaine. Nommez en un, nous l’avons commis. Malgré cela, et même si je n’aime pas me vanter, nos politiques essaient réellement de faire quelque chose dans le domaine que nous discutons à présent. En combattant le changement climatique, nous tentons de prendre nos responsabilités pour régler un problème que nous avons créé. Pour vous, les responsabilités commenceront lors de l’élection du remplaçant du bon vieux Georges W., le 4 novembre de cette année.
Je sais, de nombreux problèmes vous semblent certainement plus urgents à régler. J’en ai évoqué quelques uns au départ de cet article – bien que je ne sois pas sûr que vous considériez le nombre d’armes comme un problème. Mais n’oublions pas qu’à long terme, on récolte toujours ce que l’on sème. Bien sûr, à long terme, nous serons tous mort, comme le dit un célèbre économiste. Ce peut être vrai, mais notre héritage ne l’est pas. Nous devons agir de façon responsable et se soucier des dégâts que nous causons – même si leurs effets se matérialisent au-delà de nos frontières. Cet état d’esprit est une nécessité vitale pour une planète qui hébergera bientôt près de 9 milliards de citoyens. Que le combat contre le changement climatique sonne l’avènement de la politique responsable – y compris au plan international ! En bref citoyens américains, ayez en tête le problème du changement climatique lorsque vous voterez pour les élections présidentielles de novembre. Donnez moi une raison supplémentaire de vous aimer, vous et votre pays.


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