L’Europe en proie à l’Obamania
L’Europe est tombée sous le charme du sénateur Obama, qui sera bientôt intronisé 44ème président des Etats Unis. Son discours du 24 juillet 2008 au Tiergarten a déplacé des dizaines de milliers de berlinois et même la presse européenne conservatrice a pris fait et cause pour le candidat démocrate, à l’instar de l’hebdomadaire britannique the Economist qui avait pourtant soutenu George W. Bush en 2000. En France, la classe politique a également fait preuve d’une rare unanimité en affichant son soutien au sénateur de l’Illinois.
Mais quid d’Obama ? Que pense-t-il de l’Europe, au-delà des formules convenues sur une coopération renforcée avec les alliés historiques des Etats-Unis ? En tant que sénateur, Barack Obama fut président de la sous-commission à l’Europe, ce qui manifeste un certain intérêt de sa part pour les relations transatlantiques. Il semblerait cependant que ce rôle ne lui tenait pas particulièrement à cœur, puisqu’ au cours de ses quatre ans à la tête de cette sous-commission, il n’a pas trouvé le temps de la réunir une seule fois.

- Barack Obama à Berlin, le 24 juillet 2008
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C’est en Allemagne, devant 200.000 personnes enthousiastes, que le candidat Obama a prononcé son seul discours de campagne en Europe.
Source : Matthias Winkelmann
Au-delà de cette considération anecdotique, il est sans conteste intéressant d’analyser les positions du nouvel homme fort de Washington sur les sujets qui concernent directement l’Europe.
Une coopération renforcée entre l’Europe et les Etats-Unis
Sur le plan de la politique étrangère, M. Obama a plaidé avec constance au cours de sa campagne pour une stratégie fondée sur la diplomatie, expliquant qu’il serait nécessaire de rencontrer des chefs d’Etat tels que Mahmoud Ahmadinejad, Dimitri Medvedev ou Hugo Chavez. Ce signe d’ouverture pourrait être interprété comme une évolution vers une approche européenne. Sur l’Iran notamment, les européens se sont régulièrement prononcés en faveur de la diplomatie, mentionnant les dangers liés à une intervention armée.
Malgré ce discours qui tranche avec celui des néoconservateurs aujourd’hui tombés en disgrâce, le président élu n’a pas exclu le recours à la force, plaidant notamment pour un redéploiement de l’armée US sur le théâtre Afghan, où il compte défaire définitivement les talibans. Plusieurs Etats européens déjà fort impliqués dans cette guerre seront sans aucun doute à nouveau sollicités pour renforcer leur effort dans le cadre des opérations de l’OTAN.
S’il est un signe que le président élu n’a pas l’intention de changer radicalement la politique étrangère de George W. Bush, c’est bien que Robert Gates, l’homme qui a remplacé Donald Rumsfeld au Pentagone, est pressenti pour rester à son poste au moins pour un phase transitoire. M. Obama a d’ailleurs toujours parmi ses objectifs la capture de Ben Laden, un élément qui peut sembler absurde aux européens mais qui reste hautement symbolique outre-Atlantique. Selon la CIA, le chef historique d’Al-Qaeda serait entre la vie et la mort et n’aurait plus que peu de prise sur la nébuleuse terroriste. Le président élu reste malgré tout dans le même registre que son prédécesseur qui avait réclamé la capture de Ben Laden « mort ou vif ».
Le nouveau locataire de la Maison Blanche changera certainement le style de la politique étrangère et lui donnera un visage amène. Rien ne laisse penser cependant qu’il y aura une remise en cause profonde du rôle des Etats-Unis dans les affaires du monde. Le positionnement de l’Europe appelant des ses vœux un monde multi-polaire reste inconfortable.
Pour ce qui est du changement climatique, le discours de Barack Obama est nettement plus volontariste que celui du président Bush. Il admet que le réchauffement climatique est imputable à l’activité humaine et a même fixé un objectif de réduction d’émissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici 2050. le président élu préconise la mise en place d’un système de permis à polluer tel que ce système ETS en place en Europe. Cet outil permettant d’internaliser les coûts pour l’environnement des émissions de gaz à effet de serre inciterait l’industrie américaine à modifier ses modes de production de manière radicale.
Il y a cependant fort à parier que la politique environnementale passera au second plan à l’heure où la crise financière frappe l’économie américaine de plein fouet. Obama explique bien que la lutte contre le réchauffement climatique est créatrice d’emplois à long terme, mais la perspective d’imposer un stress supplémentaire à la sacro-sainte croissance pour des considérations environnementales serait politiquement très difficile à défendre.
De manière générale, Barack Obama se concentrera certainement dans un premier temps sur les questions économiques intérieures. L’état lamentable de l’industrie automobile est déjà son premier casse-tête. La chute des Big Three (General Motors, Chrystler, Ford) serait catastrophique pour l’économie américaine. Selon certaines estimations, un dixième des emplois aux Etats-Unis sont liés d’une façon ou d’une autre à l’industrie automobile. M. Obama, pour qui le soutien des syndicats a été essentiel pour parvenir à la maison blanche, a d’ailleurs demandé à George W. Bush de mettre dès maintenant en œuvre un plan de sauvetage de l’industrie automobile américaine. L’administration républicaine étant relativement réticente, c’est sans doute un président Obama frais émoulu qui prendra le problème à bras le corps dès le 21 janvier.

- L’industrie automobile américaine au bord de la faillite
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La contraction du crédit et la baisse de la consommation engendrées par la crise financière ont des conséquences dramatiques pour les « Big Three » de l’industrie automobile de Detroit : General Motors, Ford et Chrysler. L’état de la trésorerie de GM serait en particulier tel que l’entreprise ne pourrait survivre seule en 2009. Si les conséquences d’une faillite de GM seraient très graves pour l’emploi (on parle d’un million de chômeurs), le Congrès américain hésite toujours à autoriser un plan de sauvetage, nombre de parlementaires ne souhaitant pas renflouer ainsi un secteur qui n’a pas su s’adapter aux évolutions technologiques (notamment sur l’environnement) et qui serait de toutes façons déjà condamné. M. Obama, qui a déjà promis de sauver l’industrie automobile, sera-t-il plus convaincant ?
Source : Canadian pacific
Les mesures pour le secteur automobile s’intégreront d’ailleurs à un plan plus vaste de relance de l’économie. Dans un discours keynésien aux accents délicieusement surannés, M. Obama promet de remettre l’Amérique au travail en rebâtissant ponts, routes et écoles. Malgré les déclarations de bonnes intentions répétées à la dernière réunion du G20 sur la nécessité de revenir à la table des négociations à l’OMC, Le nouveau président ne pourra se permettre de perdre son temps dans les négociations multilatérales avant d’avoir remis l’économie américaine sur pied.
La politique commerciale européenne, elle, est essentiellement fondée sur la volonté d’arriver à un accord multilatéral dans le cadre de l’OMC. M. Obama a fermement dénoncé les conséquences de la politique libre-échangiste des administrations précédentes et a notamment promis de renégocier les termes de l’Accord de Libre Echange de l’Amérique du Nord (ALENA), qui lie les Etats-Unis, le Mexique et le Canada. Ces promesses ont certainement une dimension électoraliste, et ce n’est pas un hasard si elles ont été faites au cours des primaires démocrates dans l’Indiana et l’Ohio, Etats à forte concentration de cols bleus. Elles sont néanmoins révélatrices d’un changement de paradigme, le libre-échange n’étant plus nécessairement positif en soi. L’administration républicaine n’est d’ailleurs pas parvenu cette année à faire approuver un accord de libre échange signé avec la Colombie au Sénat dominé par les démocrates. Les négociations de l’OMC ne se révèleront certainement pas plus faciles avec M Obama à la maison blanche et un Congrès Démocrate qu’avec l’administration républicaine. La nouvelle commissaire chargé du commerce, Catherine Ashton, aura donc du pain sur la planche.
« Europe ? what phone number ? »
Cette rapide analyse nous permet de remettre en perspective l’optimisme affiché par les européens face à l’élection du Sénateur Obama à la Maison Blanche. Mais cela ne répond pas à la question essentielle : que pense Obama de l’Europe ? Les éléments de réponse sont relativement rares. On dispose de son discours de Berlin. Cette fameuse opération de communication ne révèle pas grand-chose sinon une vision vaguement passéiste de l’Europe qui révèle au mieux une fascination pour JFK, au pire une tentative malhabile de récupération politique.
En réalité, Obama ne parle pas d’Europe pour la simple raison qu’il n’a pas de raison de se soucier de l’Europe. L’Europe militaire n’existe pas ou à peu près, et face à une crise majeure telle que la guerre en Géorgie, elle ne peut que faire de la figuration et prendre acte des décisions prises par une Russie regonflée. L’Europe n’a pas de gouvernement économique et ne propose en réalité pas grand chose sur la crise malgré l’illusion créée par l’activisme du président Sarkozy. L’UE siège bien aux réunions du G20, le groupe d’Etats développés et émergents se réunissant pour discuter des réponses à apporter à la crise financière, mais n’a pas de moyens réels d’action. Les Etats membres semblent adopter des démarche analogues, celles-ci relevant plus du mimétisme (dans le sillage de Gordon Brown dont le pays ne fait pas partie de la zone euro) que de la coordination.

- Barack Obama et Nicolas Sarkozy à Paris, le 24 juillet 2008
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Un entretien d’une heure en tête à tête, une brève conférence de presse, un protocole minimum. Lors de sa courte tournée européenne de juillet, le candidat américain ne s’attarda pas trop en France. « Je suis le seul Français à le connaître », avait alors rappelé Nicolas Sarkozy, qui l’avait rencontré une première fois en 2006, au Congrès, à Washington.
Le seul thème sur lequel l’Europe peut prétendre être motrice est la question du changement climatique. Là encore, les divisions internes dues à la crise économique mettent à mal la capacité de l’Union Européenne de formuler une position claire sur la question. Cela passerait par l’approbation d’un paquet énergie ambitieux avant la fin de l’année ce qui semble chaque jour plus improbable. Sans un accord majeur sur sa politique énergétique, l’Europe ne sera pas en mesure de créer un mouvement vertueux au moment des négociations de l’après Kyoto qui auront lieu dès l’automne 2009 à Copenhague. Voilà un sujet stratégique sur lequel les européens ont tout intérêt à s’entendre s’ils comptent exister sur la scène internationale dans les années à venir. Cela ne semble malheureusement pas effleurer les leaders européens en exercice.
En cherchant à savoir ce que qu’Obama pense d’elle, l’Europe se pose en réalité devant un miroir et s’interroge sur son influence, son poids sur la scène internationale. Les leaders européens doivent prendre conscience de la transparence de l’UE et se ressaisir. Sans un leadership plus visible, des priorités plus pertinentes aux yeux des nos partenaires internationaux la boutade d’Henry Kissinger reste d’actualité sous une présidence Obama… « Europe ? what phone number ? »


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