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Pour les Suisses, « y’a pas le feu à l’Europe »

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La Suisse, dimanche 5 juin 2005, a fait un pas vers l’Europe en adoptant, à 54,6 % des voix, les accords dits de Schengen/Dublin sur l’ouverture des frontières et la coopération policière et judiciaire. Ce pays, en plein cœur de l’Union européenne depuis 1995 (frontières communes avec la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche), pivot du sous-continent alpin, continue donc de cultiver avec soin des rapports exceptionnels vis-à-vis de la construction européenne. Sonderfall (« cas particulier » en allemand) à bien des égards, l’exception suisse a cependant des enseignements à fournir sur le sens de la construction européenne et l’avenir de certains de ses Etats-membres.


Avant d’aller plus loin dans l’analyse, quelques mises au point sont nécessaires.

La Suisse a une longue histoire (comme la plupart des Etats-nations européens me direz-vous) marquée d’une exceptionnelle stabilité. Au début août 1291, les délégués d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald jurèrent une alliance perpétuelle renouvelant un pacte antérieur : les Confédérés s’engagèrent par serment à maintenir la paix entre eux par le recours à l’arbitrage, à refuser tout juge étranger et à se porter mutuellement secours contre ceux qui léseraient ou attaqueraient l’un d’entre eux. Puis vint la reconnaissance de la neutralité absolue de la Confédération au Congrès de Vienne (puis au Traité de Paris de 1815) et enfin l’adoption de la constitution fédérale en 1848, toujours la trame de la constitution actuelle (2000).

Ce fédéralisme de la « confédération helvétique » (22 cantons et 4 demi-cantons pour 7 millions d’habitants, soit la plus petite fédération du monde) est en grande partie lié aux fossés linguistiques et culturels (une suisse romande plutôt calviniste et progressiste ; une suisse alémanique plutôt chrétienne et conservatrice, très « bavaroise » ; une suisse italienne plus reculée et très conservatrice), et à un très fort principe de démocratie directe locale, érigé en véritable pilier du système institutionnel helvétique.

La démocratie directe est à l’origine de multiples « votations » par le « souverain » (semblables dans certains cantons à la Grèce antique avec vote à la main levée), dont l’initiative revient au peuple plutôt qu’aux autorités, à travers un système de pétition permettant aux dissidents et autres lobbies de s’exprimer librement. Cela a abouti à de nombreux blocages et revers du gouvernement, d’autant plus que le système électoral (double majorité fédérale et cantonale) tend plus à l’expression des « non ». Cela explique en grande partie la montée d’un populisme ravageur qui, scrutin après scrutin, a gagné sa place dans le paysage politique fédéral, derrière la personnalité de Christoph Blocher, chantre d’une Suisse « indépendante et neutre », aujourd’hui membre du gouvernement.

Dernier pilier de l’identité suisse, ce gouvernement de consensus qui réunit, depuis l’après-guerre, l’ensemble des partis helvétiques, qui occupent en rotation la présidence de la confédération et les sept mêmes ministères.

Fédéralisme, neutralité, démocratie directe et culte du consensus sont donc les quatre piliers autour desquels tous les suisses se rassemblent.

Sur ce cocktail, l’Europe en voie d’unification a tenté d’enrôler à de nombreuses reprises la confédération, souvent vue (et c’est assez juste) comme une « petite Europe ». En vain. Bien au-delà des question économiques et monétaires (les suisses sont conscients qu’une adhésion aurait des effets positifs sur ce plan), c’est sur les questions de respect de la neutralité absolue (plus forte qu’en Suède), de l’indépendance, la peur de perdre la démocratie directe, en un mot de perdre le contrôle dans une Europe où ils pèseraient démographiquement moins que l’Autriche et politiquement comme un pays de « l’Ouest » ayant adhéré après la Roumanie. Donc la Suisse rejette l’Union. Et même l’Espace Economique Européen, trop intégré ! En 1992 comme en mars 2001 (non à 77 %). La Suisse se contentera de participer à l’Association européenne de libre-échange, à laquelle elle a adhéré en 1967, et dans laquelle il ne reste plus que l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein. Quitte à ce que le prix à payer soit d’ingurgiter, via les fameux accords « bilatéraux » avec l’Union européenne, la quasi-totalité de l’acquis communautaire, sans avoir vraiment eu son mot à dire. Comme cela le gouvernement et le peuple souverain gardent le contrôle de chaque étape, ou plutôt font comme s’ils l’avaient.

Ce système, qui poursuit donc son train de sénateur avec l’accord sur Schengen/Dublin, est à mon sens porteur d’un fort message de défiance vis-à-vis des autorités communautaires. Déjà qu’à Genève ou à Bâle on parle de « Berne » avec la même distance que les français évoquent « Bruxelles », dans un pays où chaque canton a son propre système éducatif et son propre Baccalauréat, on imagine difficilement la somme d’efforts à fournir pour que les suisses se sentent chez eux dans l’Union européenne.

Les Belges et autres pays à fracture linguistique et culturelle ont pourtant réussi (et comment !) à participer à la construction européenne sans s’y dissoudre. La Suisse a peur. Pays progressiste sur bien des points (libéralisation du cannabis, acceptation du Pacs le dimanche 5 juin 2005 à une majorité de 60 %), aux entreprises mondialement connues (Rolex, Lindt, Swatch, Nestlé, Novartis, Swissair pour les nostalgiques), ouvert (adhésion à Schengen et au système ECTS de Bologne par exemple) ; la Suisse sait également être outrageusement conservatrice, voire réactionnaire (adhésion in extremis à l’ONU en 2002, limitations du droit d’asile suite à une campagne xénophobe en 2004, droit de vote des femmes au niveau fédéral en 1971 et le dernier canton en... 1994).

Ce peuple étrange, capable des décisions les plus rationnelles (les suisses se prononcent parfois en faveur de l’augmentation des charges), les plus techniques et politiques (on n’hésite pas à soumettre à referendum la péréquation fiscale ou l’envoi de troupes à l’étranger), dérape joyeusement lorsqu’il s’agit de questions qui touchent à ses quatre piliers. Dès que ce profile ce « juge étranger » banni depuis 1218.

Quel exemple la Suisse montre-t-elle en Europe ? Exemple à suivre pour bon nombre des partisans du « non » qui y voyaient un pays prospérant loin de l’Euro, de la Banque centrale Européenne et du marasme technocratique bruxellois. Exemple à suivre également pour les souverainistes souhaitant un retrait de leur pays de l’Union européenne (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas...). Exemple à suivre en cas de « partenariat privilégié » pour la Turquie ?

Exemple surtout du repli sur soi. S’il y a une forteresse en Europe, arc-boutée sur ses vieux rêves, c’est bien la Suisse. Forteresse financière qui accueille l’argent du monde entier grâce au secret bancaire et son statut de quasi paradis fiscal. Forteresse au niveau humain, malgré les accords de Schengen, qui a vu des Suisses aller aux urnes pour juger de la recevabilité des demandes de nationalisation des demandeurs d’asile venus des Balkans il y a dix ans. Une forteresse qui étouffe économiquement, socialement, humainement, ralentie par les aléas d’un peuple qui ne vote qu’assez peu (entre 25 et 70 % de participation selon l’enjeu).

Pendant ce temps-là, l’Europe a tenté l’initiative populaire dans la Constitution avec le succès que l’on sait. Et en voyant l’évolution parallèle de la construction européenne et l’évolution de l’identité suisse, je me demande si la Suisse n’est pas assez européenne ou si l’Union européenne n’est pas assez suisse.


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Jean-Baptiste
15 octobre 2006
16:29
Pour les Suisses, « y’a pas le feu à l’Europe »

Cher Arnaud, merci pour ta pédagogie toute helvétique. La forteresse alpine a ouvert grand ses portes blindées, je crois qu’il faut s’en réjouir. Je suis très perplexe quant à la compatibilité du système politique suisse avec les acrobaties institutionnelles européennes. Je crois que les irréductibles Romans, Alémans et Romanches tiendront encore longtemps et d’une certaine manière je les comprend. Après tout ils ont toujours vécu au milieu du continent et ils y vivent plutôt bien (même si le phénomène Blocher est des plus inquiétants... autre symptôme européen continental à mon avis à placer dans le même sac que des Haider, Fortuyn ou Dewinter, et qui montre que la Suisse n’est pas à l’abri de la crise sociale et politique), et ils se plient à suffisamment de règles communautaires pour bénéficier du grand marché unique. Le manque de démocratie à Bruxelles peut les horrifier à juste titre et la plongée dans le bain européen risquerait bien de tourner à la dissolution nationale pure et simple (la Belgique que tu évoques s’est certes bien insérée dans l’univers européen mais la « nation belge » ne semble plus exister que sur le papier malheureusement !).

Le cas suisse est d’ailleurs à rapprocher de celui de la Norvège et de l’Islande qui ont toujours eu une position isolationniste. Là-encore j’y vois la peur d’une perte de pouvoir démocratique et de la menace contre les politiques sociales, car ne confondons pas la droite conservatrice de la droite libérale : la droite suisse certes demande des impôts bas et des flics partout mais les sommes d’argent public mobilisées pour la préservation des territoires, pour les paysans des alpages et pour le moindre petit train de montagne prouvent qu’il y a un réel souci de « conservatisme social » dans tous les sens du terme et non pas de dézinguage de tout l’Etat-providence selon le cathéchisme anglo-saxon.

Autre débat, mais bravo Arnaud et merci à nos amis suisses (ah ! plus de douanier au regard noir à la sortie d’Annemasse et de Saint-Julien-en-genevois... !).

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Auteurs

Arnaud AEBISCHER

Attiré par la chose publique européenne, Arnaud est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, incluant un programme de droit européen en année Erasmus à l’Université d’Amsterdam, et titulaire d’un master « Entreprise et droit de l’Union (...)
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L’opération, indépendante, est financée intégralement par la Fondation Hippocrène.

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