Le Kosovo, province serbe : « Personne n’a le droit de vous frapper »
Lorsque les Européens évoquent aujourd’hui le démembrement de la Yougoslavie, ils oublient souvent que les soulèvements, manifestations et décisions politiques principales, qui ont conduit à l’effondrement de l’Etat multinational, prennent leur source au Kosovo.
Le Kosovo
Superficie : 10877 km2
Nombre d’habitants : env. 1,9 million
Composition ethnique : 90 % d’albanais, 6 % de serbes, 4 % autres (Roms, Monténégrins, Bosniaques, Juifs etc…)
Président : Fatmir Sejdiu
Premier ministre : Agim Ceku (peut-être prochainement remplacé par Hashim Thaci)
Economie : Le Kosovo est la région la plus pauvre de l’ex-Yougoslavie, commerce de matières premières, énorme déficit de la balance commerciale
Dès le début des années 1980, des révoltes et manifestations éclatèrent au Kosovo, car la province à majorité albanaise (environ 90 % de la population) réclamait le statut de république en Yougoslavie. Le Kosovo n’obtint jamais ce statut, qui aurait, selon les conclusions de la Commission Badinter de 1992, légitimé une indépendance future. Cependant, la province acquit une large autonomie, incluant des libertés linguistique et culturelle, dans le cadre de la nouvelle constitution yougoslave de 1974. Les Kosovars albanais étaient majoritaires dans les administrations, ainsi que dans la police, mais au sein du parti communiste du Kosovo, et surtout dans les cercles dirigeants, les Serbes étaient surreprésentés.
Lorsque le nouveau président serbe du parti, Slobodan Milosevic, fit une visite au Kosovo en 1989, les Serbes mirent en scène une manifestation et lancèrent des pierres sur les policiers albanais ; plus tard, ils exigèrent de Milosevic qu’il réagisse à la riposte jugée trop dure des policiers albanais. La phrase célèbre de Milosevic « personne n’a le droit de vous frapper » annonçait la politique de domination serbe au Kosovo et en Yougoslavie. En quelques mois, le Kosovo et l’autre province autonome, la Vojvodine, perdirent toute autonomie et furent administrées directement depuis Belgrade. Au Kosovo, des Serbes fidèles à Milosevic furent promus aux postes de direction, alors que les Kosovars albanais quittaient le parti ou du moins sa direction.
Devant ces évolutions au Kosovo, d’autres républiques de Yougoslavie eurent peur de la domination serbe. C’est dans ce climat que la Slovénie et la Croatie déclarèrent leur indépendance, suivies plus tard par la Bosnie et la Macédoine. Alors que le monde entier avait les yeux rivés sur les guerres meurtrières en Croatie et en Bosnie, la situation du Kosovo tomba dans l’oubli. Pourtant la minorité serbe, soutenue par le parti communiste de Serbie et l’armée populaire de Yougoslavie, mit en place pendant cette période un régime d’apartheid. L’albanais ne fut plus reconnu comme langue officielle, les Albanais n’eurent plus le droit d’occuper des fonctions importantes dans l’administration, dans les sciences ou dans la justice. Il était souvent impossible pour les enfants albanais d’aller à l’école. L’armée de libération du Kosovo (UCK) vit le jour à cette époque et prit pour mot d’ordre de son combat la pleine indépendance du Kosovo.
L’OTAN pendant la guerre du Kosovo et la résolution 1244 de l’ONU
En 1998, l’armée populaire de Yougoslavie mène des opérations violentes contre l’UCK, utilisant les mêmes méthodes qu’en Bosnie et en Croatie, c’est-à-dire le vol, les expulsions, les viols et les meurtres, et obligeant le reste du monde à réagir. Après l’échec de plusieurs sessions de pourparlers, l’OTAN décide une intervention, malgré l’absence de résolution de l’ONU, empêchée par la Russie. Les discussions actuelles sur les « interventions humanitaires » prennent leur source dans cette décision de l’OTAN de l’année 1999.
Pendant plusieurs semaines, l’OTAN bombarde des cibles serbes au Kosovo et dans toute la Serbie. L’OTAN stoppe son action seulement après l’accord donné par Milosevic de retirer du Kosovo toutes les unités militaires serbes et de laisser la province sous contrôle militaire et administratif de la communauté internationale. Par la suite, le Conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 1244, qui servit de fondement à la mission de l’ONU au Kosovo. La résolution 1244 définissait aussi le Kosovo comme partie intégrante de la Serbie, même si cette partie était administrée jusqu’à nouvel ordre par l’ONU et sécurisée par les troupes de l’OTAN. Cette résolution pose de gros problèmes de nos jours pour tous ceux qui argumentent en faveur de l’indépendance du Kosovo, car d’un point de vue juridique, le Kosovo fait partie de la Serbie.
Cependant, le Kosovo se développa après l’intervention de l’OTAN de façon complètement indépendante de Belgrade. De nouvelles institutions furent créées, des élections eurent lieu, l’euro fut introduit comme monnaie, une administration kosovarde comprenant aussi une police et une petite armée fut mise en place. Ces mesures, soutenues par la communauté internationale, ont été complètement refusées par la minorité serbe restée sur place. Cette minorité serbe boycotta même les élections de 2007.
Le Kosovo et Pristina négocient – pas de miracle finlandais
Plusieurs années après l’intervention de l’OTAN, on commença à chercher une solution politique pour le Kosovo. Il était évident que les Nations unies auraient un rôle primordial à jouer dans ce processus. L’ancien président finlandais et spécialiste des Balkans Martti Ahtisaari fut chargé, en tant qu’envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, de trouver une solution politique pour le statut futur du Kosovo.
Dans ce cadre, la communauté internationale imposa ses conditions aux négociations. Il fut tout d’abord interdit au Kosovo de se rattacher à un autre pays, puis il fut établi que la communauté internationale ne tolèrerait pas un retour à la situation d’avant 1998.

- Martti Ahtisaari
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Après deux années de négociations, l’envoyé spécial de l’ONU au Kosovo n’a pas pu trouver une solution de consensus acceptée par tous.
Malgré deux ans de négociations et un rapprochement sur certaines questions centrales, comme la protection des minorités, les Kosovars albanais et le gouvernement serbe ne purent trouver d’accord. Pourtant, les positions de chaque parties étaient claires, les Serbes étaient grosso modo prêts à offrir au Kosovo une large autonomie, mais à la seule condition que le Kosovo reste partie intégrante de la Serbie. Dans ce sens, ils argumentèrent surtout à partir de la résolution 1244 citée ci-dessus et de la description qu’elle faisait du statut du Kosovo. Par ailleurs, ils défendirent leur position en invoquant la signification du Kosovo pour l’histoire et la culture serbe : la bataille du Champ des Merles de 1389 reste dans la mémoire culturelle des Serbes comme symbole de leur identité nationale.
De leur côté, les Kosovars albanais exigèrent une indépendance totale vis-à-vis de Belgrade, incluant la possibilité d’être membre d’une organisation internationale et d’avoir leur propre armée.
Le 19 février 2007, Ahtisaari présenta son plan pour une solution à la question du statut, plan qui ne reposait pas sur un consensus entre les parties mais sur ses propres conclusions et réflexions. Ce plan, devenu célèbre, prévoit la possibilité pour le Kosovo de se porter candidat à l’adhésion à une organisation internationale, mais il n’utilise à aucun moment le mot « indépendance ». Selon le plan, la communauté internationale resterait encore au Kosovo, montrant une forte présence et ayant la possibilité d’influencer le cours des choses. Par ailleurs, la minorité serbe jouirait d’un droit d’autonomie très large. La délégation albanaise accepta ce plan, mais le gouvernement serbe le refusa catégoriquement, arguant du fait que le statut prévu par le plan revenait à donner l’indépendance au Kosovo.
Comme les membres du Conseil de sécurité ne trouvèrent pas de consensus sur le plan Ahtisaari – la Russie argumenta qu’il lui était impossible d’accepter une solution sans l’accord de la Serbie -, de nouvelles négociations furent engagées. Celles-ci n’eurent plus lieu sous l’égide d’Ahtisaari, mais la médiation fut assurée par la Troïka, qui réunit un représentant de l’UE, des Etats-Unis et de la Russie.
Lorsque la dernière négociation, qui se déroulait en Autriche à Bade entre la Troïka et les parties en conflit, échoua en novembre 2007, il devint clair que Belgrade et Pristina ne trouveraient pas de solution commune. Les points de vue des parties faisaient l’objet de trop de controverses. Wolfgang Ischinger, le représentant de l’UE dans la Troïka, expliqua que les médiateurs avaient tout essayé : personnellement, il ne voyait plus aucune chance d’arriver à une solution consensuelle pour résoudre le conflit.
Quels sont les scenario envisageables ?

- Les représentants de la Troïka
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Les représentants de la Troïka ne purent convaincre les parties d’un accord
Les trois représentants de la Troika ont rendu compte le 13 décembre de l’état des négociations, le secrétaire général de l’ONU et le conseil de sécurité décideront ensuite de la suite des évènements. Il semblerait cependant que la communauté internationale ne puisse plus intervenir de façon active dans ce processus, mais qu’elle ne puisse que réagir face aux dynamiques en oeuvre dans la région. Différents scénarios sont possibles quant à ce qui se passera par la suite.
1. Scénario de « conflit gelé » La communauté internationale décide de ne pas continuer à négocier pour l’instant, mais de n’entreprendre aucune autre démarche visant à la résolution du conflit. La conséquence en serait un conflit gelé comme il en existe aujourd’hui en Moldavie et en Géorgie. Cette décision figerait la situation de toute la région. Le grand perdant serait l’UE car il lui serait certainement impossible de se charger de la mission des Nations Unies.
2. Le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance Une variante plus plausible est que le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance. Les USA et la majorité des Etats européens ont déjà fait savoir qu’ils reconnaîtraient cette indépendance. Cette déclaration aurait surtout des conséquences juridiques, car la résolution 1244 ne serait alors plus valable, sans pour autant avoir été remplacée par une autre résolution de l’ONU. Cela poserait en outre un problème à l’UE si elle veut prendre en charge la mission de l’ONU au Kosovo. De plus cette déclaration unilatérale serait un problème pour tous les états qui ont des troupes stationnées au Kosovo sous l’égide de la résolution 1244 (en premier lieu tous les Etats non membres de l’OTAN), car ils devraient retirer leurs troupes dès la déclaration d’indépendance. Ceci mettrait à nouveau en danger l’équilibre fragile lié à la sécurité au Kosovo et serait source d’autres problèmes. Le Kosovo ne pourrait par la suite pas devenir membre des Nations Unies, car la Russie y opposerait son veto. Cependant le Kosovo pourrait poser sa candidature pour devenir membre de la Banque mondiale et du FMI et aussi pour entrer au conseil de l’Europe et dans l’UE.
3. Le Kosovo déclare son indépendance et le Nord du pays fait sécession pour continuer à faire partie de la Serbie. Ce scénario est possible, mais peu probable. Une double indépendance, d’une part du Kosovo et d’autre part des territoires du Nord à majorité serbe a aussi fait l’objet de discussions au sein de la Troïka, mais dès septembre toutes les parties ont exclu un partage du Kosovo. La communauté internationale est elle aussi très défavorable à une partition du Kosovo. Par la suite, ce scénario aurait aussi des répercussions importantes sur la minorité albanaise en Macédoine et la République Srpska en Bosnie. Cela conduirait à de nouveaux conflits ethniques dans toute la région.
4. Le Kosovo devient indépendant et le plan Ahtisaari est mis en oeuvre ? D’après les annonces répétées des Albanais du Kosovo de déclarer l’indépendance dès après le 10 décembre, cette solution semblait être la plus probable. Même le quotidien Balkantimes, plutôt proche de Belgrade, a soutenu cette option à la fin novembre avec ce commentaire : « Back to Plan A ».
5. Le Kosovo reste une province de la Serbie. Cette solution semble être la moins probable, car d’une part les Albanais du Kosovo ont affirmé à maintes reprises être prêts à déclarer - même unilatéralement - leur indépendance et d’autre part ni Belgrade, ni la région entière et encore moins l’UE ne peuvent se permettre de laisser perdurer le conflit de cette dernière décennie. Comme nous l’avons déjà dit, le Kosovo a élaboré entre temps ses propres structures administratives, les adapter au système serbe causerait d’énormes coûts.
Vers quelle solution semble-t-on se diriger dans un avenir proche ?
Le 13 décembre, la situation a quelque peu évolué dans le sens de l’indépendance mais avec un calendrier différent de celui initialement prévu et un flou important sur les modalités pratiques de cette dernière. En effet, les dirigeants européens et américains ont obtenu de la part de M. Thaci (futur premier ministre kosovar) que la proclamation de l’indépendance soit reportée à une date ultérieure aux élections présidentielles serbes qui se dérouleront en janvier et février 2008 alors que ce dernier avait jusqu’à présent insisté sur sa volonté de proclamer cette dernière avant la fin de l’année 2007.
Les Etats européens devraient ainsi, selon les modalités qu’ils préférent et en toute liberté, reconnaître ou pas l’indépendance du Kosovo. L’étape suivante devrait consister en un passage progressif de « relais » entre l’ONU et l’UE. Cette dernière enverrait une mission civile au titre de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), situation que l’ONU reconnaîtrait de fait. On se trouverait donc dans la situation des scenarios 2 et/ou 4. Le problème de l’opposition de la Russie à l’indépendance du Kosovo reste néanmoins présent et il faudra voir comment ces derniers réagissent à cette nouvelle donne lors de la prochaine réunion du Conseil de sécurité 19 décembre 2007 à New York.
Quel que soit l’avenir du Kosovo, l’UE y jouera un rôle essentiel. A long terme Belgrade et Pristina se retrouveront autour de la même table dans les instances de l’UE. A court terme, cette situation semble être une dernière lutte pour le pouvoir, un dernier héritage de l’implosion de la Yougoslavie.


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